A quoi ça sert?

Posté par Timothée le 24 October 2007 | ,

C’est une scène que toute personne qui fait “partie de la maison” connaît. Vous êtes à un repas de famille, et s’attendant à une réponse courte et circonstanciée, un lointain parent vous demande ce que vous faites dans la vie. Et vous voilà parti (modulo les détails propres à chacun) dans un long discours sur le problème de l’allocation d’énergie, l’immunoécologie, les problèmes de l’espèce chez les parasites, en essayant de garder ça le plus simple et accessible possible. Tout ça c’est bien beau, mais un peu abscons pour ceux qui ne sont pas branché science, et finit par tomber la question fatidique: A quoi ça sert?

On peut avoir une réaction de vierge effarouchée, et se fendre d’une longue tirade agressive sur le fait que la recherche fondamentale se justifie par elle même, que nous oeuvrons a augmenter les connaissances de l’humanité entière, et continuer ainsi ad nauseam. Mais on peut faire le choix “inverse”, et se poser réellement la question: quels sont les intérêts de la recherche.

Et plutôt que de chercher les intérêts de son petit travail personnel, est-ce qu’on ne pourrait pas chercher des intérêts plus vastes, commun à toute recherche? Si je pose la question, c’est forcément que j’ai une idée sur le sujet. En essayant de voir “ce qu’on peut faire” avec des résultats, j’ai essayé de tirer des grandes tendances. J’en suis arrivé à isoler trois thèmes plus ou moins marqués.

Le premier est bien évidemment l’aspect académique. On fait de la recherche pour connaître (ou encore mieux, pour comprendre!), pour répondre a des questions. On cherche a mettre à jour des mécanismes, à clarifier les interactions au sein d’un système, a découvrir des processus. C’est la partie qui semble la moins intéressante au “profane” (avouez que vous non plus, vous ne voyez pas forcément l’intérêt immédiat de ce que fait quelqu’un du département à côté).

Le deuxième, c’est celui auquel on pense le plus, est l’intérêt applicatif. J’ai un résultat, je l’exploite. Retombées industrielles, médicaments, nouvelles technologies. En comprenant mieux la biologie des poissons (un journal, le bien nommé Journal of Fish Biology est consacré à ce sujet), on peut aider à faire progresser les techniques en aquaculture. En étudiant la manière dont les animaux accumulent les métaux lourds, on peut mesurer la pollution. Et les exemples sont multipliables à l’infini.

Reste le troisième point, donc. C’est ce que j’appelle l’aspect prédictif. Autrement dit: une fois qu’on a compris comment les choses se passaient, est-ce qu’on peut mettre au point des modèles pour ne pas être pris totalement au dépourvu? Exemple type: les maladies émergentes, les changements globaux. La science peut aider, sinon à voir l’avenir, au moins à prévoir quelles suites sont possibles.

Une fois arrivé ici, le plus dur reste à faire. Faire comprendre que tout est une histoire de travail collectif. Que pour comprendre les mécanismes qui interviennent dans le cancer, il faut travailler sur le cycle cellulaire chez la levure. Certes, “le” remède ne viendra pas de ce travail sur la levure, mais si il n’est pas effectué, il est possible que “le” remède ne vienne pas du tout. Idem pour tous les autres “plans” à la mode en ce moment.

Pour éviter de rendre votre réponse inintéressante, donc, accordez vous une petite seconde de réflexion, et essayer de voir comment vous pouvez vous caser dans les trois catégories ci-dessus (on vient de m’informer que ça vaut aussi, à plus grande échelle, pour trouver du budget…). Et puis sinon? Racontez des anecdotes de labo, ou un détail bien gore de votre domaine (la transmission des oxyures…), ça passera aussi bien.

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Santo… à Montpellier!

Posté par Timothée le 23 October 2007 | , , , , ,

mapsanto_fr.jpgLe samedi 27 octobre (ce samedi, donc) aura lieu à l’UFR des sciences de l’Université Montpellier 2 une journée de conférences sur l’expédition Santo 2006, et plus précisément sur le thème comment, avec qui, et pourquoi explorer la biodiversité planétaire?

Les intervenants sont les suivants:

Olivier Pascal, l’un des trois directeurs de Santo 2006, botaniste, directeur des programmes de ProNatura International, Paris ;
Bruno Corbara, directeur scientifique des programmes IBISCA et de l’atelier Forêt-Montagne à Santo, spécialiste des insectes sociaux, professeur à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand ;
Elsa Faugère, anthropologue dans l’Unité d’écodéveloppement de l’INRA d’Avignon (Institut national de la recherche agronomique), chargé d’étudier le montage de l’expédition et les attentes et réactions des autorités du Vanuatu ;
Florence Bellivier, spécialisée de bioéthique, professeur à l’Université X de Nanterre, a participé à l’expédition et connaît bien la Convention internationale de la biodiversité (CDB) et les questions de bioprospection, de consentement des populations locales.

L’ensemble est organisé par Olivier Thaler et Vincent Tardieu.

Programme

9h — présentation du séminaire et de l’expédition

9h30 - 10h30 — les enjeux scientifiques

10h30 - 11h — le montage de l’expédition

11h - 12h30 — premiers résultats et réflexions sur la méthode

14h - 16h30 — Une table ronde sur les difficultés politico-culturelles sur le terrain & les prochaines grandes campagnes d’inventaires

16h30 - 17h — la médiatisation, intérêts et limites

Soulignons aussi que Santo est une expédition qui s’est doté d’un blog faisant participer les étudiants, comme (à tout hasard^^) Julien Brisset et ses poissons.

Si j’arrive a décaler mes billets de train, vous aurez une chance de m’y croiser…

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La pseudo-science est-elle plus performante en matière de communication?

Posté par Timothée le 27 September 2007 | , ,

La multiplication des supports de diffusion de l’information (blogs, flux RSS, et wikis en tête) et l’intertextualité rend toute information beaucoup plus accessible. A tel point que les cas de redondance sont de plus en plus nombreux. Il est donc légitime de chercher a trier, dans la masse, les informations pertinentes, qui méritent qu’on s’y arrêtent, et surtout sur lesquelles on peut s’appuyer, parce qu’on sait qu’elles ont peut de chances d’être erronées. Cette quête de l’”information juste” possède aussi ses dangers: il est possible de faire passer une information comme étant exacte en lui donnant toutes les apparences d’une vérité scientifique.

La plupart des informations se propagent sur le web via de nouveaux outils de communication: blogs, flux RSS, et autres. Les possibilités de s’échanger les contenus (licence creative commons, indexation, sites type Wikio, NetVibes, plate-forme grégarus comme celle utilisée par le c@fé des sciences, widgets pour lire les flux RSS, et autres) sont nombreuses, et on assiste effectivement a une duplication de l’information.

On assiste a une uniformisation des contenus assez effarante. Sur les sites de News (Digg, Fuzz, Wikio, et autres), il n’est pas rare de trouver la même information (le même contenu, souvent au mot près) reprise 5 à 10 fois. Le nombre d’informations (en tant que “faits”) disponible pour un lecteur est donc, finalement, assez réduit.

Cette uniformisation du contenu disponible peut finir par donner l’impression d’un consensus sur certains faits. Si la pédagogie est une question de répétition (ce que je ne crois pas, soit dit en passant), alors nous finissons par “apprendre” ces faits qui nous sont rebattus. L’effet pervers de ces répétitions est évident: si une information est reprise dix fois, elle est très visible, et acquiert plus de légitimité qu’une information n’apparaissant qu’une seule fois. Rien n’est officiel tant que CNN ne l’a pas annoncé, en quelque sorte.

De fait, on assiste progressivement a une érosion de la quantité totale d’informations disponibles pour le lecteur. Si en terme de masse, le “nombre de lignes” à lire ne varie pas beaucoup, la diversité diminue dangereusement. A tel point que cette situation finit par sembler normale aux lecteurs. Et plus encore, une information qui se retrouve isolée semble tout de suite plus suspecte qu’une information à large diffusion. D’où, finalement, une nécessité de “valider” l’information, d’asseoir sa crédibilité aux yeux du lectorat.

La question principale qu’il convient de se poser face à une information nouvelle est, bien évidemment, “de qui provient-elle?”. La multiplication des possibilités de s’exprimer sur internet (ce que je trouve absolument bénéfique, mais non sans dangers) conduit tout le monde à pouvoir exprimer ses opinions et sa vision des choses. Et concernant l’information scientifique, Bug girl’s se posait l’autre jour une question fondamentale : Internet va-t-il causer notre perte à tous?

Effectivement, chacun est maintenant en mesure de devenir une source d’information, sans avoir à fournir un effort trop important, puisque l’aspect “technique” de la publication sur internet est grandement facilité (un blog chez WordPress demande au maximum 10 minutes pour être pleinement opérationnel). Comme ce qui était annoncé sur Affordance, le RSS contribue à l’établissement d’une logique de noeuds, ou celui qui distribue l’information possède le pouvoir. Puisque son statut d’informateur lui confère une certaine autorité.

Il est donc logique de voir émerger un mouvement de défiance de la part du public, qui sous la masse d’informations qui lui est proposé, va chercher à faire le tri. Or, pour faire le tri, si tout le monde a la même possibilité de diffuser l’information, il va falloir se tourner vers ceux “qui savent”, les “experts” du domaine. Et de fait, de plus en plus de blogs mettent en avant leurs rédacteurs et leur parcours (euh… moi le premier). Il y a cependant quelque chose de beaucoup plus important, d’après mes observations, que la personne qui communique l’information: la manière dont cette information est présentée.

Au cours des dernières semaines, j’ai demandé à des personnes plus ou moins proches de moi de se prêter à un petit jeu très rapide. J’avais préparé deux textes “scientifiques” à leur faire lire (environ deux paragraphes chacun). Le premier était un extrait de la conclusion d’un de mes anciens compte-rendu de TP, auquel j’ai rapidement rajouté quelques références (pas forcément pertinentes, mais globalement en rapport avec le sujet). Le deuxième était un extrait d’une comparaison de deux articles que j’avais rendu l’année dernière, sur la formation d’agrégats, qui au contraire ne contenait pas une seul référence. J’ai apporté quelques modifications aux deux textes.

J’ai largement complexifié le style du premier, utilisé des phrases complexes, et plus important encore, introduit une erreur factuelle importante. Dans le second, qui était “exact”, j’avais au contraire simplifié au maximum la syntaxe. La question que j’ai posé est la suivante: lequel de ces deux textes semble le plus digne de confiance? Mon échantillon n’est pas forcément représentatif (une vingt-cinquaine de personnes), j’aurais pu augmenter le N (OMG geekness!), mais à deux exceptions près, c’est mon texte “bien présenté” qui a obtenu le meilleur accueil.

Il y a probablement une leçon a tirer de tout ça. Dans la masse d’informations qui circulent, si l’une d’entre elles possède les signes “distinctifs” de la “vérité scientifique”, elle risque fort de recueillir un accueil favorable du public. Oui mais voilà, il reste des cas ou ça ressemble à de la science, mais ce n’est pas de la science du tout.

Après la description du phénomène, une approche du mécanisme? A mon avis, la plupart des lecteurs confrontés a une information “scientifique” pensent qu’ils ne sont pas nécessairement aptes à juger de son exactitude, et vont donc chercher des points de repère. La qualité du rédacteur, mais aussi les références, l’ancrage de ce résultat dans un contexte plus vaste. Pour que la communication scientifique soit bien reçue, il semble donc important de ne pas “isoler” ce que l’on présente, mais bien de s’appuyer au maximum sur d’autres faits (ce qui est une norme dans l’écriture scientifique va t’il devenir une norme dans la vulgarisation?).

On peut, au passage, saluer des initiatives louables d’explication d’une méthode de lecture des articles scientifiques à l’usage de personnes qui n’ont pas forcément de background en sciences. Combiné au mouvement d’open access, ce genre d’initiative est louable.

Oui mais voilà, ce dont je parle ici, d’autres l’ont compris depuis bien longtemps, et l’utilisent pour faire passer leur vision du monde. Ce qu’ils font n’est pas de la science, n’a ni légitimité ni valeur aux yeux de la plupart des scientifiques, mais en lui donnant les aspects de la science, ça finit par passer. Vous voyez de qui je veux parler, bien évidemment. Je précise tout de suite que je ne tape pas sur les partisans du Dessein Intelligent par pur plaisir (quoique, à la longue…), mais bien parce qu’ils me semblent être ceux qui incarnent le mieux l’utilisation de la pseudo-science.

Une analyse de leurs agissements a été faite par Enro, je vous conseille de vous y reporter. On peut notamment signaler la création d’une Graduate School au sein de l’Institute for Creation Research, et les activités de publication du Discovery Institute. Tout ce que j’ai pu lire sur leurs sites, ou sur les blogs (notamment celui du couple terrible Dembski / O’Leary) me rappelle cette sortie du biologiste soviétique Sisakahn en 1954, à propos des travaux de Tomas Hunt Morgan : Il ne peut empêcher que son seul objectif, en jonglant avec les mots, soit de camoufler l’essence idéaliste de sa doctrine et de couvrir un idéalisme cru d’une sauce scientifique.

Car jongler avec les mots, les pseudo-scientifiques savent le faire. En mêlant au débat sur les faits des concepts pas forcément liés, mais qui impressionnent, ils se donnent un aura de culture, de spiritualité, qui assied encore leur autorité. Même quand ces concepts sont finalement éculés: l’idéologie matérialiste de Dembski (à mon avis à opposer au spiritualisme) qui est responsable de la corruption de l’étude des sciences biologiques ne résonne t’elle pas avec le matérialisme dialectique de Lyssenko, qu’il utilisa en son temps pour s’opposer… au néo-Darwinisme et aux théories sur l’hérédité? Le Dessein Intelligent est un exemple de ce qu’on appelle un Lyssenkisme (et ce concept reste son seul apport à la science): une théorie scientifique qui ne s’appuie que sur une idéologie.

Le débat permanent entre évolutionnistes et partisans du Dessein Intelligent et autres créationnistes de tout poil (on pourra arguer que le Dessein Intelligent, et Denyse O’Leary le dit elle-même, n’est pas un créationnisme –Le correcteur de mon Mac propose “crétinisme” en remplacement–; il faut tout de même signaler que dans les think-tank ID gravitent un certain nombre de chantres de théories étranges, la terre aurait 4000 ans, et ce genre de joyeusetés) est finalement de même nature que celui qui a opposé “les scientifiques soviétiques” (exception faite de quelques personnes comme notamment Vailov) au “reste du monde” dans les années 30 à 60, sur des sujets comme l’hérédité ou l’origine du vivant: le combat d’une idéologie contre une science, rendu possible parce que l’idéologie a utilisé les armes de la science, et s’est donné son apparence.

Il semble donc que, pour répondre aux partisans de théories de ce type, il faille nous remettre à faire de la science même quand il s’agit de vulgariser. Mais plus encore qu’une communication efficace (c’est la “réponse” au premier problème, celui de l’information noyée dans la masse), il faut prendre une position plus active, et répondre, répondre, répondre encore aux théories qui nous font dresser les cheveux sur la tête. Si l’espace médiatique est un espace fini, il n’y a pas de raison de laisser les tenants de la pseudo-science se l’approprier tout entier.

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Ou est la science, dans les débats “scientifiques”?

Posté par Timothée le 18 September 2007 | , , ,

Cela fait déjà un petit moment que j’ai l’impression que la science est en train de perdre du terrain dans les débats ou elle est sensée jouer un rôle central: OGM, réchauffement climatique, bioéthique, et tant d’autres. J’avais hésité à faire part de mes réflexions sur le sujet, mais une (re)lecture récente m’a fait changer d’avis. Avec des vrais morceaux d’opinion personnelle dedans, cela va sans dire.

La science n’est en aucun cas un ensemble de réponses; elle est un système pour obtenir des réponses.

Si vous avez lu ce que je considère être un des 5 essais que tout biologiste doit lire dans sa vie, vous aurez reconnu la plume de Robert Shapiro, dans L’origine de la Vie.

Que devient la réponse apportée par la science, dans le cadre de cette définition, dans ce paradigme? La réponse semble prendre le chemin d’une production de la science, celle après laquelle nous courons tous: le résultat. Alors que ce résultat est statique, la science est un processus dynamique qui vise à le produire. Sur quoi ce processus est-il basé?

Un subtil mélange entre les intrants du système: la nature des informations sur laquelle l’analyse se base, qu’elles soient récupérées ou produites, et le “doute” qui est maintenu lors de cette analyse. Le terme de doute doit à mon avis être interprété, non pas comme un “refus”, mais comme une distance prise vis-à-vis du “résultat”, qui permet d’éviter de s’enfoncer dans le dogmatisme, en se construisant des certitudes sur des résultats qui ne le permettent pas. Personne n’est à l’abri d’un artefact, mais certains continuent à le défendre tout au long de leur carrière, le livre de Shapiro fourmille d’exemples. Personne n’est à l’abri de la surestimation (ou plutôt de la mal-mesure) de l’importance d’un résultat non plus.

Le résultat scientifique est donc principalement figé, au contraire du processus, la méthode scientifique, qui a servi à le produire, et avec lequel on le confond. Regrouper sous le nom de “science” toute information obtenue suite à l’application de la méthode scientifique (cette méthode étant la “science” telle que décrite par Shapiro) conduit à faire un amalgame entre une méthode et sa production.

Si le “résultat” est figé (sauf rétractation), il me semble nécessaire de souligner que les consensus qui se font et se défont autour de lui ne le sont pas, et dépendent de l’opinion dominante du moment.

Loin d’être telle qu’elle est présentée d’habitude, un corpus de résultats, la science telle que Robert Shapiro nous la présente (et je me retrouve dans cette définition) est un processus “discret” (et pas au sens mathématique du terme), utilisé pour obtenir des informations. Loin d’être un ensemble de réponses, la science prend donc la forme avant tout d’un ensemble de questions.

C’est donc tout naturellement qu’on en vient à la réflexion suivante: si la science ne se borne pas à l’énonciation de faits, et que cette énonciation de faits n’est pas de la science, qu’advient-il des “débats scientifiques”?

D’après mes observations, au cours de la plupart de ces débats, on assiste à une bataille de faits, que les différents intervenants considèrent comme étant gravés dans le marbre. La disparition du doute dans ces débats est une chose regrettable, bien entendu, mais la disparition de la science l’est encore plus. Alors que la science repose sur le doute, plus encore que sur l’expérimentation ou l’hypercaféinémie, nous avons tendance à considérer tout résultat produit, notamment s’il va dans le sens de nos convictions, comme une vérité indéboulonnable.

Pour aller plus loin encore, on pourrait faire la remarque suivante: peu importe que ces résultats sur lesquels nous formons nos arguments soient des produits d’une méthode scientifique; à partir du moment ou nous cessons de leur appliquer le doute, ils deviennent une croyance, un dogme. La biologie en est remplie, d’Anfisen à Watson & Crick.

Qui blâmer, qui rendre responsable de ce fait? Ceux qui ont (inconsciemment, par abus de langage) ancré dans notre inconscient collectif l’idée que deux concepts distincts, la méthode scientifique et sa production, étaient confondus. Oui, mais qui est-ce? Les torts me semblent partagés.

D’une part, les scientifiques eux mêmes ont leur part de responsabilité, en oubliant trop souvent, dans leur communication vers le public, de mettre en avant la notion de doute, sa place centrale dans l’activité d’un scientifique.

D’autre part, les médias, vecteurs majoritaires de l’information scientifique, en créant un être supérieur, porteur d’une blouse blanche, soit infaillible détenteur d’une vérité universelle, soit tenant d’une religion obscure, ésotérique, impénétrable, et potentiellement dangereuse, en tout cas détenteur d’une formidable puissance. Je n’ai pas encore décidé ce que je considérais comme le pire.

Cette instauration d’une figure de scientifique omniscient a, à mon avis, eu des effets pervers sur les scientifiques eux-mêmes, en créant deux types de dérives, que je vais tenter d’illustrer ici.

La première dérive importante, c’est ce qu’on pourrait appeler la confusion entre la partie et le tout. Je m’explique. Introduisons notre premier personnage. Un grand scientifique, très renommé dans son domaine. Il semble évident que vous écouteriez avec attention (et confiance) ses propos sur son sujet de prédilection. Probablement à raison. Imaginons alors que ce chercheur aie des idées très arrêtées sur un domaine éloigné de son champ de compétence. Un domaine dans lequel il ne pourrait justifier ni d’une quelconque expérience, ni d’une publication, et dans lequel il n’aurait que peu de poids. L’écouteriez vous? Non, ou du moins pas sans un doute important, à la limite du scepticisme. Qui sait si ce n’est pas un charlatan? Ce n’est pas parce qu’il fait figure d’autorité dans un domaine qu’il peut s’exprimer avec autant d’autorité sur tous les autres.

Et pourtant, nous avons été nombreux à écouter Claude Allègre parler de réchauffement climatique.

J’introduis ma deuxième personnage, en même temps que ma deuxième dérive: l’utilisation de la blouse blanche comme un moyen de faire passer en force des idées, comme un “forceps maïeutique”. Imaginez un chercheur, qui soit avant tout un brillant orateur. Qualité qu’on ne peut absolument pas lui ôter, il est habile à une tribune, et pas plus mauvais avec une plume. Imaginez le biologiste, par exemple, membre d’un institut renommé et respecté. Imaginez le proche des médias, cajoleur avec les journalistes, et toujours beaucoup d’idées à exposer avec conviction. Vous avez devant vous “le” chercheur, docte, mandarin sur les bords, incarnation moderne du vieux sage, que les médias invoquent autant souvent qu’il est possible de le faire, presque ad nauseam. Ce qui lui offre une tribune à chaque fois qu’il aurait une idée, nouvelle ou non, à exposer.

Imaginez alors qu’il s’exprime de préférence sur des sujets très sound-science, qui bien que méritant une place de choix dans le débat, s’accomodent mal de l’hyper-médiatisation. Puisqu’il est biologiste, imaginons que ce sujet soit la bioéthique, pour moi sujet délicat entre tous. Vous objecterez bien sûr que pour en arriver la, il faut bien qu’à un moment ou un autre, il aie apporté à son domaine des avancées majeures.

Ce à quoi je vous répondrais: citez moi un travail majeur d’Axel Khan!

Je n’ai rien contre Allègre ou Khan, bien évidemment. Il me semble par contre qu’ils sont l’incarnation même de dérives qui mènent progressivement à une oblitération de la science dans des débats à caractère scientifique. Et que cette disparition nuit à la qualité du débat, le transformant peu à peu en guerre de position, puis en combat de dogmes.

Je n’ai pas de remède miracle à proposer pour inverser la tendance. Si ce n’est une remise en avant de ce qui, au sens de Shapiro, “fait” la science: un refus absolu du dogmatisme, un comportement de doute, non pas de doute stérile mais de doute “prudent”. Une remise en avant aux yeux du public, bien entendu, plutôt qu’une focalisation sur quelques figures érigées en icônes, et dont le statut très particulier nuit grandement à la qualité des débats sur la science.

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Quelle place pour les blogs dans la vulgarisation scientifique?

Posté par Timothée le 10 September 2007 | , , ,

On a traditionnellement considéré la vulgarisation comme un exercice réservé à quelques journaux. Ces journaux sont souvent la seule interface entre la “communauté scientifique” (ceux qui produisent les résultats) et la “société civile” (le monde entier moins les précédents, pour faire simple). A tel point que quand on en vient à parler de “revues scientifiques”, avant Nature, Science, les PNAS ou autres, les gens citent La Recherche, Pour la Science, et consorts. La profusion de ces journaux fait qu’on peut se poser une question simple: a t’on besoin d’autres moyens de vulgarisation? Et plus prosaïquement, les blogs sont-ils un support de communication à la fois efficace et différent des solutions “papier”?

Il est évident que je fais un odieux raccourci en assimilant l’ensemble de l’activité de vulgarisation à la parution de certains périodiques. D’autres médias existent, mais qui sont à mon avis d’un impact plus limité. Une rapide revue semblant s’imposer, je vais m’y livrer sans plus tarder.

Un mot avant de commencer, toutefois. J’en reparlerai au cours de ce billet, mais une petite clarification n’est pas inutile. Par “vulgarisation”, j’entend ici une transmission “rapide” des informations produites par les scientifiques à la société civile. Autrement dit, pas la rédaction d’un livre qui présente l’ensemble des connaissances sur un sujet donné, mais bien une activité de type “journalistique”: un suivi au plus près de l’actualité, avec mise en contexte.

Puisque ce billet à comme toile de fond la comparaison des solutions papier et numérique, l’utilisation de technologies internet, pourquoi ne pas commencer par les podcasts? Plusieurs grandes figures de la scène scientifique internationale (le Nature Publishing Group, l’AAAS, et le magazine anglophone de vulgarisation Scientific American entre autres) ont lancé les leurs. Anglais obligatoire le plus souvent (je n’ai pas d’exemple immédiat de podcast scientifique “de grande envergure” en français, en tout cas). Bien que d’une qualité “à toute épreuve”, ces podcasts sont relativement peu accessibles, si ce n’est à un public “étudiant” (universitaire).

Confession. J’ai un problème avec le podcasting. Quelque chose d’instinctif. Je n’aime pas ça. L’habitude d’utiliser du papier (de l’écrit, si vous préférez) pour mes activités scientifiques, sans doute. Mais plus important encore, j’ai du mal à me concentrer longtemps sur une voix sans visage. La voix seule a sur moi un effet hypnotique. Après en avoir parlé autour de moi, j’ai été forcé d’admettre que mon cas n’était pas une généralité, sans toutefois être une exception. Les podcasts semblent séduire à l’occasion, mais peu de personnes s’avouent prêtes à en écouter régulièrement. J’aime autant aller à une conférence.

Les conférences, justement, parlons-en. Rien que je n’aime autant que prendre des notes dans mon gros carnet à spirales, dans la demi-obscurité d’un amphi aux sièges en mousse, bercé par le ronronnement de l’orateur qui nous parle de… et voilà que je m’égare. Est-ce un bon support de communication scientifique? A mon avis, oui, surtout pour faire de la vulgarisation. Le côté visuel, “humain”, beaucoup plus amène que le papier ou la simple voix, aide beaucoup (les chercheurs sont des gens comme les autres. Ou pas…).

La possibilité d’interaction entre celui qui parle et ceux qui écoutent est grande, et les discussions qui s’en suivent sont souvent aussi intéressantes et riches que la conférence elle-même.

Il n’empêche que c’est assez difficile à mettre en place. Se tenir à suivre un cycle de conférences sur un sujet (à part quand la motivation est du type “c’est obligatoire sinon pas d’ECTS”, me fait-on remarquer à l’autre bout du téléphone, oui, je partage mes opinions en même temps que j’écris) est relativement difficile. Sans compter que l’organisation n’est pas forcément évidente non plus: il faut trouver des intervenants, et autres problèmes du genre.

Le videocasting (est-ce un mot?), une solution idéale? L’ENS a mis en ligne des vidéos de conférences, et je dois avouer que le principe m’a beaucoup plu. A quand, vous demande-je, une version en vidéo des séances de l’Académie des Sciences? A garder, donc, comme un à-côté intéressant, mais pas forcément adapté pour un suivi “régulier” de l’actualité. Le seul problème est qu’à moins d’un support suffisamment bien conçu, on perd la possibilité d’interagir.

Un mot sur les émissions de télévision. Je pense très honnêtement qu’il s’agit, en dehors de chaînes “un peu spécialisées”, de la pire des solutions. Entre des journalistes de Canal + prêts à tout pour imposer leurs vues anti-OGM, des reportages de e=M6 qui chantent fréquemment les louanges de l’industrie agro-alimentaire (un message clair, les produits en conserve sont meilleurs que les produits frais, et autres joyeusetés du genre), en s’appuyant sur des arguments scientifiques, qui sont souvent des cas d’école de sophismes divers (les plus fréquents étant bien sûr l’argument d’autorité et le faux dilemme), il me semble qu’on est plus proches d’une communication de nature propagandiste et d’une “science-spectacle” que d’une réelle volonté de communication impartiale et porteuse d’informations. Si les journalistes qui produisent ce genre de documents n’ont pas de problème avec leur conscience, tant mieux pour eux (et tant pis pour ceux qui y croient). Mon quart d’heure throw away your television prend fin ici-même.

Je fais une parenthèse pour parler des livres consacrés à la vulgarisation, à la simplification de la science. Ils ne font pas partie du même procédé que la communication sur une base régulière. Que ce soit sous forme de livres “techniques” (Biology de Campbell & Reece, qui contient les “bases” dans beaucoup de domaines des sciences de la vie) ou d’essais (prenez par exemple les livres de Jean-Marie Pelt ou encore Stephen Jay-Gould). Ces livres sont plus des “aide-mémoire” qu’autre chose, on les garde à portée de main en cas de besoin, on les annote pour tenir compte d’informations plus récentes, mais on ne se sent pas plus informé sur l’actualité après les avoir refermés.

C’est donc dans le cadre d’un suivi “non ponctuel” de la science que je conçois l’activité de communication scientifique. Pourquoi? Parce que la “critique” la plus fréquemment émise à l’encontre de la communauté scientifique est que sa productivité est très faible. Puisqu’on n’en parle jamais, c’est que rien n’avance. Certes, la recherche avance à son rythme, mais les résultats existent, et c’est faute de médiatisation qu’ils ne sont pas connus hors du domaine.

Pourquoi? Parce qu’un “résultat” brut n’est pas toujours, à première vue, d’un intérêt flagrant. Annoncer qu’on maîtrise la structure d’une glycoprotéine d’enveloppe d’un virus comme EBV, grâce aux travaux de Gerda Szakonyi et de ses collaborateurs, parus dans Nature Structural & Molecular Biology en 2006, au milieu d’un public de non-biologistes, c’est s’assurer d’un beau flop. Croyez moi j’ai essayé. Et pourtant.

L’intérêt est tout autre quand on annonce que c’est grâce à cette protéine (je pense à la GP350) que se fait l’entrée du virus dans la cellule, première phase de l’infection, pouvant conduire à des lymphomes. Tout résultat est potentiellement intéressant dès le moment ou il est mis en valeur.

Donc, la communication scientifique efficace, c’est une mise en avant “régulière” de résultats, en présentant les retombées qu’ils peuvent entraîner. Soit. Vous allez me dire que c’est ce que font les journaux grand public. C’est vrai. Mais la “version papier” à quelques limitations qui me semblent de plus en plus importantes.

En premier lieu, une limitation physique, liée au nombre maximum de pages dans un numéro. Le nombre de sujets qu’on peut aborder est nécessairement limité. Ce qui conduit à faire des choix, et à évincer certains sujets “annexes” (d’une importance moins grande) qui auraient malgré tout mérité qu’on en discute.

La discussion, venons-y, et ce sera mon second point, est ce qui me semble la plus grande faiblesse de la communication “sur le papier”. Sur un blog, un forum, un site, etc…, via le système de commentaires, il est facile de réagir à un sujet, d’y apporter des nuances, de faire part de remarques, de mettre en lumière des erreurs factuelles imprécisions sur la forme.

Pour faire la même chose avec un journal papier, il faut passer par le courrier des lecteurs. D’après mon expérience, il n’y à guère que La Recherche qui réponde (de manière très complète et rapide, qui plus est, d’où une très agréable surprise). Dans le meilleur des cas, les remarques sont disponibles le mois suivant (pour l’ensemble du lectorat, bien sûr), et la discussion va rarement au-dela. La possibilité de “communication” est bien plus grande avec un système électronique (il suffit de regarder un article de PLoS pour s’en rendre compte).

J’en profite pour glisser une suggestion: pourquoi ne pas ouvrir des espaces de discussion sur les sites des principaux périodiques, pour “centraliser” les remarques des lecteurs? J’en reviens à ma remarque précédente lors de mon éloge des conférences: la discussion qui suit a toutes les chances d’être très enrichissante. C’est ce côté “unidirectionnel”, non-interactif du journal papier qui me gène finalement le plus.

Le troisième point que je vais aborder est plus ou moins attaquable. Je vais parler d’écologie. Ou plutôt de ce qui arriverait si je m’avisais d’utiliser des indicateurs de diversité sur les citations qu’on trouve dans les articles des principaux journaux.

Je m’explique. Je me faisais la remarque en lisant un article de La Recherche l’autre jour: sur 4 travaux cités, 4 étaient parus dans Science. J’ai donc été pris d’une frénésie de recherche de sources, et j’ai fait un constat rapide. La majorité des travaux cités (dans la partie biologie/santé) provenaient des journaux suivants: Nature (et autres NPG), Science, PNAS, NEJM, Lancet (et autres), EMBO Journal. De manière assez étrange (mais je n’ai rien calculé pour le vérifier), la même tendance s’observait dans les “dossiers”, numéros complets consacrés à un sujet particulier.

D’où finalement une diversité assez faible, si on regarde les sources. C’est là que l’intérêt des blogs est le plus important à mes yeux. Apporter sur le devant de la scène (n’allez pas croire que nous sommes si populaires que ça, mais enfin…) des travaux parus dans des journaux moins connus du grand public (tout le monde ou presque connaît Nature, c’est nettement moins vrai si je parle du Journal of Fish Biology, ou de Fish & Shellfish Immunology par exemple).

Double interrogation qui en découle: les journaux “grand public” ne pourraient-ils pas le faire? Les blogueurs doivent-ils s’abstenir de réagir aux papiers de Nature? Et forcément, double négation dans la réponse… Non, ce n’est pas le rôle des périodiques papier de s’intéresser aux travaux des journaux “moins importants” (en terme d’impact sur le grand public, bien entendu). Parce que, l’espace étant limité sur un tirage papier, il faut choisir et mettre en avant ce qui “pèse”.

Ainsi, les travaux de Worm sur la perte de la biodiversité marine (parus dans Science en 2006) ont été largement plébiscités, alors que d’autres, je pense notamment à ceux de Pauly, sur des sujets très semblables, et d’une qualité similaire, ont été oubliés (le journal n’est pas un critère de choix valable, Pauly ayant à son actif plusieurs parutions dans Science et dans Nature). Le sujet était probablement moins à la mode à l’époque (début 2000, grosso modo).

C’est là que les bloggueurs interviennent, en mettant en avant des papiers et des résultats dans un domaine qu’ils connaissent, et qui les intéresse. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille se limiter à l’ensemble des papiers (la majorité, donc) qui ne seront jamais cités dans La Recherche. L’apport d’un autre point de vue est souvent bénéfique, et les bloggueurs “un peu spécialisés” seront plus enclins à mettre en avant des aspects “secondaires” d’un résultat.

Pour résumer? Les bloggueurs permettent de faire remonter des informations qui ne sont pas visibles au travers des moyens habituels de vulgarisation, parce qu’issus de domaines trop “confidentiels”, tout au moins trop “annexes” pour avoir leur place de manière régulière dans les principaux médias. Et pourtant, ces informations ont souvent un intérêt pour le public.

J’étais surpris, l’autre jour, de lire la liste des mot-clés qui amènent les visiteurs ici. C’est très diversifié, tout en étant très précis. J’étais loin d’imaginer que d’autres partageaient ma passion des parasites de poissons (probablement des maniaques de l’aquariophilie, d’ailleurs).

On arrive finalement à dessiner un rôle pour le blog dans la communication vers la “société civile”. Apporter des informations peu médiatisées, les rendre vivantes, et les replacer dans un contexte plus global. Ca, plus la touche “personnelle”, que les journalistes professionnels ne peuvent pas se permettre. Le fait de ne pas être une “institution” permet une liberté de ton plus importante. Ce qui est loin d’être négligeable, puisque comme le faisait très justement remarquer la rédactrice en chef d’un magazine espagnol de vulgarisation, destiné aux adolescents, la science, comme toute autre entreprise humaine, c’est d’abord des gens qui luttent, des gens qui échouent ou réussissent. La science est une aventure que les lecteurs veulent partager.

Et sur ce point très particulier, grâce à leur indépendance et leur “non-professionalisme” (ce n’est pas un jugement qualitatif, certains blogs anglophones sont d’une qualité remarquable) les bloggueurs ont l’avantage…

Post-scriptum: Il est bien évident que le blog possède des limitations. Mais ce billet est déjà bien assez long (bien que je n’ai pas compté précisément, le CD qui a servi de fond musical, la remarquable sonate en sol mineur “The Devil’s Trill de Giuseppe Tartini, attaque tranquillement sa seconde répétition). Si un autre que moi veut exprimer ses opinions la dessus, la voie est libre…

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