Good genes. Et c’est tout?

Posté par Timothée le 25 June 2008 | , , , , , ,

J’ai de grands cheveux. Vraiment. Longs, soyeux, d’une belle couleur, qui ondulent dans le vent; en un mot superbes. Je me faisais la réflexion, en parlant avec un de mes camarades de promo, non moins chevelu que moi d’ailleurs, que nous avions des traits bien visibles, qui pourraient aisément passer pour des ornements coûteux. Et nous en sommes venus à la conclusion que, si nous étions des animaux, la conquête d’une femelle ne devrait pas être un problème — voyez à quelles discussions le M2 nous réduit…

Pourquoi? Replongeons nous un instant dans les arcanes de la biologie évolutive, à la rencontre de théories extrêmement intéressantes, qui trouvent leur origine dans un ouvrage de Darwin : The descent of man and selection in relation to sex (dont la lecture est tout aussi indispensable que celle de L’origine des espèces — c’est à mon sens la plus belle intuition de Darwin). La selection in relation to sex, nous en parlerons sous le nom de “sélection sexuelle” à partir de maintenant. Et croyez moi — de toute manière je vais consacrer quelques paragraphes à vous convaincre —, le sexe, en biologie évolutive, c’est un peu ce qu’on préfère (parce que c’est super important).

Vingt-et-un ans après sa théorie sur la sélection naturelle, donc, Charles Darwin a tenté une application à the descent of man. Descent doit être pris ici au sens de “origine évolutive”, même si il y a de longues pages à écrire sur les diverses traductions possibles de ce mot (voire notamment la préface de Patrick Tort dans l’édition française, La filitation de l’homme…). Pour résumer, il existe une étape de sélection des gènes au moment de la reproduction. Sélection des gènes, pourquoi? Parce qu’il va bien falloir se faire à l’idée que tout ce qui bouge, et même ce qui ne bouge pas, ce n’est qu’un moyen pour de l’ADN de se transmettre. La vie, c’est des molécules qui se répliquent; avec des ornements, des mécanismes étranges autour, mais ça reste avant tout de la réplication. La sélection, finalement, ça revient à déterminer quels allèles vont pouvoir continuer leur existence, et quels autres seront éliminés.

Ceux d’entre vous qui ont des aquariums ont probablement des guppies (Poecilia reticulata, si on vous demande), qui sont connus pour leurs couleurs chatoyantes. Surtout chez les mâles. Ceux qui plongent en Méditerranée ont remarqué les couleurs vives des girelles. Surtout chez les mâles. Ceux qui ont déjà vu un paon ont noté la taille impressionnante de la queue. Surtout chez les mâles. A ce moment la, le voyant pattern — qui s’allume à chaque fois qu’on repère un motif répeté — doit se mettre à clignoter à toute allure dans votre cerveau. Les mâles ont une fâcheuse tendance à en mettre plein la vue à tout le monde — surtout aux femelles. Pourquoi?

Tout est une histoire d’honneteté, de signalisation, de F*ck me I’m famous. Vous savez que dans la nature, on ne fait pas ce qu’on veut avec l’énergie dont on dispose. Il est nécessaire de la répartir entre trois impératifs : la survie, la maintenance, et la reproduction. Autrement dit, échapper aux prédateurs, avoir un système immunitaire qui tient la route, maintenir son homéostasie (faire en sorte que son organisme soit régulé), et enfin transmettre son patrimoine génétique. Toutes ces activités se font sur la même source énergétique, autrement dit, si vous investissez dans une, vous prenez à l’autre. Si on classe ces activités, il est dans l’intêret de l’individu de se protéger avant toute chose des prédateurs et des pathogènes, donc l’énergie part dans le système immunitaire, le camouflage, etc. La reproduction est un investissement conflictuel, et il faut faire des compromis (on parle de trade-off).

Qu’est-ce qu’on en tire? Si un individu se permet d’arborer des couleurs à outrance (couleur implique pigment, pigment implique métabolisme, métabolisme indique énergie), de grandes nageoires, ou un plumage hors du commun, et qu’il s’en sort, globalement, bien, c’est qu’il a de l’énergie à dépenser (puisqu’il arrive à survivre, même en investissant beaucoup dans de l’accessoire — du bling-bling, pourrait-on dire).

Et la conséquence directe de tout ça, c’est qu’il a de bons gènes, de good genes, ce qui permet à la femelle de donner une descendance “de bonne qualité” — à la condition que les traits soient héritables, que l’environnement soit adapté aux traits et réciproquement, mais on rentre dans des considérations qui dépassent largement le cadre d’un billet de blog.

Alors quoi, me direz vous, serait-ce que les femelles choisissent leur mâle? Evidemment, d’ou la notion de “sélection sexuelle”! Et la raison est simple. Un mâle produit beaucoup de gamètes. Une femelle en produit peu, en produit même une quantité finie. La gamête mâle vit en parasite de la femelle. Un mâle peut donner plusieurs descendances à chaque période de reproduction, une femelle non. La femelle porte les petits pendant la gestation — nous reviendrons sur les exceptions. Vous l’aurez compris, en termes très crus, les femelles sont une ressource — les mâles proposent, elles disposent. Une ressource, qui plus est, rare. Âprement disputée. Et de ce fait, elles peuvent se permettre de choisir leur partenaire, parce qu’il est coûteux pour elles de produire une nouvelle génération. Donc, interdiction de se planter. Et il est de l’intêret des mâles de se mettre en valeur, avec des traits impressionants, qui ne font que traduire un bon fond génétique.

Et les hippocampes? Et les apogoninés? Et, en d’autres termes, toutes ces espèces chez lesquelles les mâles portent les petits? Et bien figurez vous que ces “anomalies” font partie des cas dans lesquels les mâles ont un mot important à dire dans le choix du partenaire — sans toutefois que la femelle ne soit totalement exclue de la décision, puisqu’elle doit choisir le “bon mâle”, sur ses capacités de caretaking (le fait de prendre soin de la portée), pour porter sa descendance. Sur ce point j’essaierai de motiver un de mes camarades de promo à vous parler de ses cloportes, il a plein de choses intéressantes à dire.

Tout ça nous ramène donc en ligne droite à mes cheveux (je vous jure). Quels sont les traits de signalisation chez l’humain? Nous n’avons pas de plumes, pas de nageoires, pas de tubercules qui poussent en période de reproduction, et à moins de dépasser un certain taux d’alcoolémie, notre parade nuptiale ne consiste pas à exhiber nos genitalia à la vue des femelles. Et pendant le premier rendez-vous, votre promiser chercher raremment à savoir si vous êtes correctement immunocompétent, pour éviter de partager vos parasites (exception faite des MST, bien sûr).

Du coup, le biologiste évolutionniste en moi se demande si la sélection sexuelle se fait exactement de la même manière chez les humains. En cherchant un peu, j’ai trouvé un résultat qui semble dire que les femelles (NB que j’utilise ce mot parce qu’il a un sens biologique précis, ici je parle de sexe femelle et non de genre) ont des préférences différentes pour différents morphotypes mâles selon… la période de leur cycle. Sans surprise, leur préférence va vers les morphotypes plus “mâles” pendant la période fertile, et vers les morphotypes plus “efféminés” pendant le reste du cycle (connaissant la durée relative de chacune des pahses, vous voyez ce qui reste à faire).

Et les implications ne sont pas anodines. D’une part, cette distinction revient à séparer les mâles en deux parties (globalement les reproducteurs et les caretakers). D’autre part, certains y voient une cause naturelle — évolutive — de la polygamie/infidélité. Reste à mettre en évidence une corrélation entre attirance et comportement, puisque le comportement est influencé par les codes de moralité de la société — et j’y reviens.

C’est une application à l’humain de l’hypothèse du sexy son, qui stipule que la femelle va tendre à rechercher des mâles qui donneront une descendance ayant la meilleure chance de succès reproductif. Tout ça correspond très bien à la définition classique de la fitness (ou “valeur adaptative”), qui consiste à mesurer l’espérance d’avoir des descendants en deuxième génération: ce qui compte, pour assurer que les allèles se transmettent durablement, c’est qu’ils donnent une descendance fertile et attractive.

Une autre point en faveur d’une sélection sexuelle chez les humains, c’est le choix du mâle “à l’odeur”. Les femelles à qui l’ont fait renifler des t-shirts dans lesquels des mâles ont transpiré — vous l’aurez compris, la biologie évolutive, ça tourne vite au graveleux — montrent une préférence pour ceux dont les allèles du CMH sont les plus différents des leurs. Pourquoi? Le CMH, très succintement, est un des composants fondamentaux du système immunitaire, qui s’occupe de la détection des amis/ennemis. Et ses récépteurs sont très proches des récépteurs olfactifs, en terme de structure. Différents papiers ont montré qu’en présence de parasites/pathogènes, il était intéressant de choisir la diversité — on détecte plus de choses — au nivau des allèles du CMH (et leur héritabilité, pour les généticiens de l’assistance, favorise la diversité : polyallélisme, polygénisme, co-expression).

Il n’est donc pas exclu que des choix non-conscients — mais évolutivement justifiés — soient en jeu lors de la sélection d’un partenaire. Mais vu que nous ne passons pas notre temps à nous renifler les aisselles, si ce n’est par accident, d’autres mécanismes pourraient-ils être impliqués?

Si je pose la question, c’est que la réponse est oui, et je vais vous expliquer pourquoi. Full disclosure toutefois, on rentre ici dans une partie ou je vous livre une intuition, plus qu’un fait vérifié/vérifiable. En plus de good genes, il est possible qu’une femelle cherche les good memes. Autrement dit, il faut que les deux partenaires soient “faits l’un pour lautre”. L’évolution de comportements sociaux chez l’humain fait apparaître un niveau supplémentaire de sélection sexuelle, qu’on pourrait appeller sélection comportementale, ou sélection memetique.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi, un meme, c’est une unité d’information culturelle, qui est transmise, mute, s’adapte à son noosystème, l’écosystème des idées. Les memes, c’est ce que les parents transmettent à leurs enfants, ce que vous recevez dans votre boîte mail, les chaînes de blog dont on retrace l’histoire évolutive.

Et à ce moment la, vous me tirez gentiment par la manche en me signalant qu’il est temps de redescendre sur terre, parce que mon histoire de meme, il y a peu de chances qu’elle conditionne la reproduction. Et pourtant! Cette compatibilité memetique entre individus humains prend son sens quand on réflechit à long terme. Chez les humains, le caretaking est le fait des deux parents — dans un monde idéal… — qui sont donc collés l’un à l’autre pendant plusieurs années.

Dans cette optique, une compatibilité mémétique est importante, si ce n’est fondamentale! Du coup, et vous voyez qu’on en est revenu à mes cheveux, les autres formes de signalisation corporelle peuvent être moins considérées. En clair, un signe extérieur de richesse vaut probablement mieux qu’un système immunitaire fonctionnel… L’humain est un animal particulièrement dysfonctionnel de ce point de vue là…

Je commence à me rendre compte que ce billet est considérablement long, avec plein de vrais morceaux de concepts parfois obscurs dedans. Il est donc temps de clore, avec le vague espoir de susciter une quelconque réaction parmi mes lecteurs!

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Le spectre d’hôte des pathogènes est-il une information utile en santé publique?

Posté par Timothée le 23 April 2008 | , , ,

J’ai récemment parlé de travaux visant a déterminer les différents facteurs impliqués dans l’émergence d’un agent pathogène. Si mon dernier billet visait à comparer des différences dans la méthodologie, il est temps de passer à des choses plus biologiques, plus proches aussi — je l’avoue — de mes préoccupations quotidiennes. Au programme du billet d’aujourd’hui, donc, une réflexion sur l’importance de la connaissance du spectre d’hôte d’un pathogène quand on fait de la santé publique. On peut être tenté de se demander où cette question trouve son origine. La réponse est assez simple. Mais pour commencer, quelques concepts.

Spectre d’hôte, spécificité, et autres

Il existe différentes manières de définir la spécificité d’un parasite. Certains auteurs ont proposé de mesurer le nombre de tissus, de types cellulaires qu’un pathogène peut atteindre. D’autres — Lymbery en tête — pensent qu’il est tout aussi judicieux de s’intéresser au nombre d’espèces qu’un parasite peut atteindre. J’en profite pour une remarque; il est possible que j’utilise parasite et pathogène de manière assez identique. Question d’habitude. D’autres auteurs enfin ont considéré que si le nombre d’hôtes était important, il fallait aussi prendre en compte leur proximité phylogénétique.

Dans notre cas, nous allons nous contenter du nombre total d’hôtes, même si les autres points de vue sont tout aussi défendables, pour deux – discutables – raisons. D’une part, on va se concentrer sur les émergences, et plus précisément le passage de l’animal à l’homme; d’autre part, la majorité des études précédentes a retenu le spectre d’hôte comme information principale. La première raison peut être contredite en avançant que considérer la proximité phylogénétique est tout aussi pertinent (ce qui est vrai), et la seconde en rappelant que ce n’est pas parce que tous les imbéciles sont d’accord qu’ils ont raison (autrement dit, ce n’est pas parce que tout le monde fait la même chose que c’est une bonne façon de faire).

La tendance globale

Plusieurs études se sont intéressées aux tendances globales, partagées par les maladies émergentes. Plutôt que de maladies, je m’intéresse ici aux pathogènes, c’est-à-dire aux organismes qui provoquent les symptômes — pour faire simple. Le travail de Wollhouse & Gowtage-Sequeria dont je parlai dans mon précédent billet a clairement permis de constater que la “probabilité” qu’un pathogène soit responsable d’une émergence dépend… de son spectre d’hôte. Qu’est-ce à dire?

Mettons à part les virus. Nous y reviendrons dans la dernière partie de ce billet. Pour les autres organismes, on observe que ceux qui n’infestent que l’homme — des spécialistes, donc — sont les moins représentés parmi les pathogènes provoquant des émergences. Ceux ayant un spectre d’hôtes non-humains de 1 (un hôte non humain en plus de l’humain) sont plus représentés parmi les émergents, et ainsi de suite jusqu’aux organismes avec 3 hôtes non humains.

Comment l’interpréter? De manière simple, on constate que “plus on en a, plus on en a”, autrement dit, c’est ceux des pathogènes qui ont le plus d’hôte qui sont le plus susceptibles de passer rapidement chez l’homme. Et ceux qui, évolutivement, n’ont qu’un hôte, s’en satisfont tout à fait. Ce qui devrait nous mettre la puce à l’oreille : on dirait bien qu’on a certains pathogènes capables d’aller un peu partout, et d’autres qui sont plus limités…

Des explications biologiques?

Vous imaginez bien qu’on peut trouver des explications biologiques à cette constatation. La restriction d’habitat – le fait de ne pas pouvoir exploiter toutes les niches, ici tous les hôtes – est une problématique classique, et puisque dans ce cas ça m’arrange, je vais séparer les raisons en deux cas (traditionnellement, on parle de restriction par l’adaptation ou par la dispersion, ce que je vais m’empresser de ne pas faire ici).

Tout d’abord, une influence phylogénétique. Prenons le cas des virus, sur lesquels j’avais promis de revenir. J’ai dit que c’était les seuls à ne pas vouloir respecter la tendance globale, et à avoir tendance à émerger beaucoup quel que soit leur spectre d’hôtes non-humains. Pourquoi? Un virus entre dans une cellule en se fixant a un récepteur membranaire, dont certains sont très fortement conservés au cours de l’évolution (pas forcément en séquence, mais au moins au niveau de leurs formes, ce qui est tout aussi important). Et ce n’est pas une surprise si je vous dit que certains parasites sont très restreints à des taxons – groupes d’espèces apparentées — proches (question d’adaptation, je ne vais pas en noircir des pages).

Mais une influence biologique peut être invoquée. Des travaux ont montré que les parasites généralistes avaient une plus grande variabilité – on a des données génétiques et morphométriques — que les spécialistes. Grâce à cette caractéristique, ils sont éventuellement capables de se trouver plus à leur aise sur un nouvel hôte qu’un spécialiste très adapté à son hôte. D’autant plus que le nouvel hôte est proche; la vérification de cette idée n’est même pas forcément compliquée : il suffit de regarder, dans les pathogènes émergents avec aucun hôte humain, comment les hôtes se répartissent d’un point de vue phylogénétique (plus de grands signes, de rongeurs, d’ongulés,…). On doit sans doute pouvoir trancher entre écologie et phylogénie dans ce cas.

Allez, par cette – par nécessairement – habile pirouette, j’en reviens à la vision classique de la restriction d’habitat: par l’adaptation, ou pas la dispersion. Les deux situations évoquées plus haut tombent sous le coup de l’adaptation : on se transfère sur des hôtes qui ressemble à ce qu’on connaît, ou inversement, on est capable de se transférer si on a la capacité d’être variable.

Et la dispersion alors? Si on possède un nombre d’hôtes important, on est potentiellement fortement présent dans l’écosystème, et on a donc plus de chances qu’une de nos larves entre en contact avec un individu qui va lui convenir, et qui deviendra un nouvel hôte – attention, vision simpliste et idyllique de la chose. Mais là, de nouveaux mécanismes entrent en jeu, avec l’intervention de vecteurs, les effets de dilutions, et plein d’autres choses qui tendent à faire mal aux crânes non avertis…

Note : Pas mal de billets en “stade larvaire” ces temps-ci… A prévoir? Peut-être un peu de reconstitution d’histoire évolutive, ou alors de l’immunologie… Selon le temps dont je dispose…

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La biologie synthétique comme intelligent design?

Posté par Timothée le 8 April 2008 | , , ,

Chez Synthekidia, on s’interroge sur le futur de la biologie synthétique, et on lui prédit un avenir en trois points : la création d’un génome from scratch, c’est-à-dire depuis rien, la programmation du génome, et enfin la création d’un “langage de programmation du génome”.

La conclusion du billet est laissée à Craig Venter, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle me laisse songeur.

Le futur de la vie ne dépend pas seulement de notre capacité à comprendre et à utiliser l’ADN mais aussi de celle à créer une nouvelle forme de vie ; une vie forgée non pas par l’évolution Darwinienne mais conçue par l’intelligence humaine.

La biologie synthétiquelet’s go back to basics — consiste à organiser des éléments d’information génétique (des gènes, leurs éléments de régulation, et leurs partenaires), pour créer des fonctions biologiques nouvelles. On ne considère plus la cellule et son patrimoine génétique comme une entité vivante, mais comme une librairie de fonctions, qu’on peut réorganiser pour leur faire faire à peu près tout et n’importe quoi. On approche la génétique comme un ingénieur, disait en substance Dvanw.

J’en reviens à la citation d’un des chercheurs les plus horripilants du domaine, Craig Venter. Il nous promet une vie qui n’est plus forgée par l’évolution Darwinienne, mais par l’intelligence humaine. Une évolution “non-Darwinienne”, en quelque sorte (et de ce point de vue, ce qui promet Venter, et que je m’apprête à vertement critiquer, est bien plus prometteur que la pathétique Introduction à une Biologie Non-Darwinienne de Jean Staune — sur laquelle je reviendrai un jour je l’espère).

Comme souvent quand Venter nous fait une sortie, il faut se demander si on est en train d’écouter le patron d’entreprise ou le scientifique. Peut-on former une nouvelle forme de vie? J’ai du mal à y croire. Dans le meilleur des cas, on va se contenter de démonter une ou plusieurs structures, pour en assembler une autre. Les briques fondamentales seront les mêmes que celles qui ont été lentement mises au point par la vie elle-même, au cours de l’évolution. On aura toujours du carbone et de l’eau, des bases qui s’apparient deux à deux, et des molécules dont le seul objectif est de se répliquer [1].

D’autre part, cette vie n’échappera pas à l’évolution Darwinienne, elle sera soumise aux même pressions, et sera sélectionnée — ou non — comme le premier colibacille venu. Bien qu’elle ne soit pas un produit de l’évolution classique, la vie synthétique y est soumise.

Peut-on, de même, dire que la biologie synthétique représente le futur de la vie? J’ai du mal à avaler quelque chose d’aussi énorme. Certes, cette approche est promise à un futur assez brillant, puisqu’elle offre la possibilité de créer des outils vivants, pour répondre à des besoins spécifiques. Mais on ne vas pas réinventer la roue, et décider de tirer un trait sur l’ancienne vie, pour tout resynthètiser au labo. La biologie synthétique nous promet une révolution conceptuelle majeure — comme Rostand l’avait dit, nous allons devenir des Dieux, capables de créer la vie — mais ne changera en rien la nature profonde de la vie. On ne pourra jamais faire que ce que la nature a déjà fait, à bien plus grande échelle.

J’en viens à mon opinion profonde sur la biologie synthètique : ce n’est jamais que l’aboutissement du génie génétique. Plutôt que de modifier un gène ou une région du génome, on refait tout depuis le début. Si la perspective de créer de la vie en laboratoire est scientifiquement — et épistémologiquement — excitante, elle ne fait à mes yeux que poursuivre un effort déjà engagé.

C’est la que je reviens sur la deuxième partie de mon titre : La biologie synthétique comme intelligent design. En prenant des morceaux de gènes, des éléments régulateurs, on ne fait jamais que ce que les tenants du dessein intelligent proposent : la vie est tellement complexe qu’il faut bien qu’un grand horloger assemble toutes les pièces. Ca à de quoi séduire, imaginez vous; devenir Dieu. On comprend pourquoi Venter s’intéresse de près au domaine. J’ai dans l’esprit qu’il ne serait pas contre une église de Venterologie.

Je parlais d’excitation épistémologique quelques paragraphes auparavant. Prenez une longue inspiration, et lisez la phrase suivante : créer la Vie. C’est fait? Créer la Vie, c’est étudier ce que l’évolution a forgé, comprendre comment tout s’articule, et le refaire. On va pouvoir se lancer dans l’exploration de l’univers des possibles, et créer des éléphants photosynthétiques! Mais la question se pose : comment considérer ces nouvelles créations? Font-elle partie de l’arbre du vivant? Bien évidemment elles ont de l’ADN, un métabolisme, on peut aligner leurs séquences [2] avec celles d’autres organismes…

Mais elles sont à part, puisque crées intentionnellement par l’humain. Le créateur, en fait, celui qui a décidé comment cette espèce vivrait. Finalement, on ne va pas influence sur le futur de la vie. On va tout simplement créer un nouvel embranchement, un nouvel ordre, avec des espèces qui, bien qu’ayant tout du vivant, ne seront jamais que des artefacts : des productions de l’homme, créées à dessein. Une vie en parallèle à l’évolution.

Note: De retour bientôt avec des billets un peu moins concept, et un peu plus factuels, si mon emploi du temps m’y autorise…

Notes

  1. Parce qu’au risque de vous décevoir, la vie, ce n’est jamais que de l’ADN qui se réplique, nous disait François Renaud []
  2. mesurer la proximité de leurs gènes []

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Darwin n’expliquerait pas l’origine des espèces?

Posté par Timothée le 3 March 2008 | , , ,

Denyse O’Leary n’est pas une franche partisane de l’évolution, de Darwin, où même de la science. Pour autant que j’en ai parlé avec elle, à part une interprétation radicale de la bible, elle ne croit pas à grand chose. Et c’est probablement le seul livre qu’elle aie jamais lu concernant l’évolution, si j’en crois son dernier billet (repris à Overwhelming evidence).

Mes commentaires ici même.

Darwin’s theory of natural selection requires offspring to diverge from a common ancestor to create new species. It requires genetic differences to increase as descendants adapt to their environmental niches.

C’est vrai, pour créer des espèces, il faut que la descendance diverge à partir d’un ancêtre commun, et que les différences génétiques s’accumulent au cours du temps (disons, jusqu’au moment ou les deux population sont incapable de se reproduire pour donner une descendance fertile, comme le requiert le biological species concept).

Toutes ces différences n’ont pas nécessairement une valeur adaptative, par ailleurs, mais passons sur ce détail.

It is this ‘natural selection’ and ‘adaptation’ that creates species. And, as the newly created species continue to adapt, they should become more different over time. Following this line of thought, hybrids should be less viable than their parents.

C’est faux, les deux espèces ne sont pas nécessairement de plus en plus différentes. Ca dépend de leur environnement, de leur mode de vie. On a un exemple avec des populations de poissons qui se reproduisent à deux périodes différentes de l’année : elles sont génétiquement très proches, mais leur mode de vie les empêche de se reproduire.

Passons au délicat sujet des hybrides. Ils devraient être moins adaptés. Pourquoi pas. L’hybridation est une source d’innovation, il me semble, mais je peux me tromper. En revanche, on sait que quelques hybrides sont plus forts que les parents (l’heterosis chez les plantes en est un bon exemple). Et dans la plus pure tradition du dessein intelligent, O’Leary se focalise sur ces cas particuliers.

C’est donc sur cette base que Denyse O’Leary se lance dans une nouvelle attaque de la théorie de Darwin.

Ce qui me rassure, c’est que même des membres du site Overwhelming evidence l’accusent de mauvaise foi

Your description is not strictly true as they hybrid offspring of two different parents are not always stronger — they are sometimes substantially weaker (less well adapted for the environment), and occasionally infertile.

[…]

I’d advise my fellow ID proponents to dis-regard the claims in this article. Denyse, I’d advise you to spend more time familiarizing yourself with basic genetics — this kind of article can only harm the reputation of ID.

Un point pour lui…

L’éducation aux dangers du dessein intelligent passera par la reconnaissance de ce comportement: sous leurs apparences “scientifiques”, les partisans du DI sont des crackpots.

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Your mama was a salmon, ou un peu de génétique au service de la biologie de la conservation

Posté par Timothée le 14 September 2007 | , , ,

Avec l’acharnement que mettent certains à employer une rhétorique douteuse sur la “part sacrée de l’être humain” pour critiquer l’HFEA et sa décision d’autoriser la création d’embryons hybrides, on aurait pu passer à côté d’une nouvelle vraiment intéressante, qui fait le haut du site web de Nature ce soir, et qu’on pourrait résumer comme suit: Monsieur & Madame Saumon sont fiers de vous annoncer la naissance de leur petit. Rien d’exceptionnel? Si, puisque le petit en question est… une truite!

Ca, c’est quand même autre chose que de mettre un noyau humain dans un cytoplasme animal, non? Et pour la jouer provocation, Science, ou l’article original (Okutsu, T et al., “Production of Trout Offspring from Triploid Salmon Parents” – Science 317-1517 (2007) ) a été publié, a résumé l’exploit par un cinglant Trout, Your Mama was a salmon, qui a donné son nom au présent billet.

Au dela du côté très sound de la chose, le résultat est intéressant. L’équipe du Tokyo University of Marine Science and Technology a réussi à faire naître un poisson d’une espèce différente de celle de ses parents. Ce n’est pas leur coup d’essai: ils avaient par le passé réussi à faire produire du sperme de truite à des mâles saumon.

Remettons les choses dans leur contexte: les saumons utilisés ici ne sont pas des saumons atlantique (Salmo salar), mais des saumons masou (Oncorhynchus masou), du même genre donc que la truite (que les lecteurs assidus de ce blog auront retenu: Oncorhynchus mykiss). Les saumons sont devenus, non plus seulement les pères, mais aussi les mères de la future truite. 

Sans trop entrer dans les détails (il est tard, je n’ai plus de café, et je viens de passer une heure à parler du papier “historique” de Worm au téléphone), la technique mérite qu’on s’y arrête. L’équipe a introduit des spermatogonies de truite dans un embryon de saumon, de manière  lui faire produire des oeufs ou du sperme de truite.

Certes, on n’a pas exactement un “vrai” saumon, mais le résultat est le même: un couple d’animaux d’une espèce donnée est utilisé comme “stock” pour le matériel génétique d’une autre espèce. L’avantage en terme de conservation est assez évident, donc. Il “suffit” de conserver du matériel génétique pour pouvoir obtenir, plus tard, un nouvel individu de l’espèce choisie.

Billet un peu rapide sur un résultat qui aurait mérité plus de profondeur, mais le temps me manque… Si vous voulez de la lecture, je ne saurais que trop vous conseiller ce très bel article de Wei et coll., paru dans PLoS One, sur les “liaisons dangereuses” entre des plantes, leurs parasites, et des parasitoïdes. Vraiment bluffant.

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