Science : peut-on tout dire sur le net?

Posté par Timothée le 26 October 2007 | , , , , , ,

Comment un moyen de communication scientifique aussi puissant et prometteur que le web finit-il par devenir préjudiciable aux professionnels qui font l’effort de l’investir ? Quelles sont les limites de la communication scientifique sur le web, et dans quelle mesure ses acteurs peuvent-ils contrôler ses dérives ? Comment l’idéal de liberté du scientifique peut-il s’acoquiner avec un medium aussi retors ? L’actualité récente fournit quelques réponses à ces questions brûlantes, qui ne nous incitent pas à être optimistes.

Billet écrit à quatre mains : les miennes, mais avant tout celles de Tom
Merci à Enro pour avoir joué le rôle du referee

Ainsi, le site web de Vincent Fleury a été récemment fermé par son institution, suscitant l’incompréhension chez de nombreux internautes, dont les auteurs de ce billet. Pourtant, Vincent Fleury a tout pour plaire : physicien médiatique, il n’hésite pas à se lancer dans des travaux de vulgarisation, ayant publié plusieurs livres à destination du grand public. Seulement, son dernier livre, De l’oeuf à l’éternité, dérange. Rappelons en quelques mots les faits ; De l’oeuf à l’éternité propose une théorie nouvelle et audacieuse de la gastrulation chez les tétrapodes (on pourra remarquer que la cote Dewey  de ce livre dans de nombreuses bibliothèques universitaires est 575 : Evolution). Pour Vincent Fleury, la formation des membres des vertébrés est un processus purement physique, basé sur une brisure de symétrie simple, aboutissant notamment à la formation de quatre tourbillons, chacun correspondant à un des membres (voir sur tomroud.com pour un résumé plus complet de la théorie). Vincent Fleury en tire une conclusion sur “le sens de l’évolution” (sous-titre de son livre) : pour ainsi dire, l’évolution du plan d’organisation du corps des tétrapodes est prédictible, dans la mesure où elle repose sur un seul paramètre, l’enroulement plus ou moins important du flot de cellules dans l’embryon. Un “sens” de l’évolution qui en gêne plus d’un…

Beaucoup de reproches ont été faits à Vincent Fleury. Le premier reproche, c’est d’avoir publié sa théorie dans un livre destiné au grand public. En effet, la pratique en science veut que tous travaux scientifiques soient d’abord et avant tout publiés dans des revues à comité de lecture, afin d’être évalués par des pairs des scientifiques. Objection! L’usage dans les sciences dures est maintenant de publier d’abord — et parfois uniquement — hors du circuit des revues, en passant par exemple par… internet et le système arXiv. Objectons également que la revue par les pairs n’a pas que des aspects positifs. Certes, elle permet de séparer le bon grain de l’ivraie mais elle peut aussi bloquer la publication de certaines théories “trop audacieuses”. L’un des exemples les plus frappants est sans doute celui de Leigh Van Valen. Ce paléontologue a eu, en 1973, une intuition géniale sur la coévolution des organismes, qu’il a formalisée sous le nom de “théorie de la Reine Rouge“. Son article (A new evolutionary law) a été refusé à l’issue de la revue par les pairs. Van Valen, confiant dans sa théorie, a réagi en créant la revue Evolutionary Theory, dans laquelle il a publié son papier. C’est à l’heure actuelle l’un des articles les plus cités en biologie évolutive.

Le deuxième reproche qu’on fait à Fleury, c’est de négliger certains aspects de la biologie. C’est vrai que parfois, on a le sentiment qu’un peu plus de feedback biologique serait nécessaire ; qu’il faudrait être moins affirmatif sur l’inutilité des gènes (ou tout simplement prendre en compte et expliquer les expériences de manipulation du développement effectuées uniquement à l’aide de manipulations génétiques) ou sur le darwinisme. Néanmoins, on peut rétorquer également que les biologistes ont parfois tout aussi tendance… à négliger la physique. Car le phénomène de tourbillon décrit par Fleury est une conséquence directe de lois d’écoulement.

Il manquerait alors davantage à Fleury un aspect synthétique. Aspect qui n’émergera probablement que d’un dialogue entre les disciplines concernées : la biologie du développement et la physique. Ce dialogue demande évidemment d’abandonner une partie de ses convictions : le tout génétique pour les uns, le tout physique pour l’autre. Si ce dialogue se fait en bonne intelligence, et nous faisons toute confiance aux intéressés sur ce point, il n’est pas impossible de voir émerger un nouveau modèle pour le développement. Au grand dam des étudiants en biologie, forcés alors de se remettre à la physique.

Le troisième reproche fait à Fleury concerne son interprétation de l’évolution, et ses critiques de la théorie du darwinisime. Le milieu de la biologie est naturellement très méfiant vis-à-vis des critiques du “darwinisme”. Certes cette théorie date de 1859 (pour sa première version). Mais elle est à l’origine d’un pan entier des sciences du vivant. Qui plus est, la théorie de Darwin ne se limite pas à L’origine des espèces. La théorie de la sélection sexuelle, exposée dans La filiation de l’homme, peut être qualifiée de “très en avance sur son temps”, puisqu’elle est toujours en vigueur aujourd’hui. Les discussions existant autour des différentes théories expliquant l’évolution n’indiquent qu’une chose : ces théories sont fondées, et on cherche à les rendre encore plus explicatives.

Au final, quelles sont donc les causes de la fermeture du site de Vincent Fleury, un site semblable à tant d’autres sites de chercheurs à travers le monde ? Cela demeure une vraie question. Sa théorie dérange? Certains biologistes et évolutionnistes n’ont pas l’air de le prendre très au sérieux ; du côté des physiciens, on comprend le modèle physique, mais on ne connaît/comprend pas forcément la biologie. La défense de l’image d’une institution (l’université de Rennes, dans ce cas) ? Possible. L’opération de lobbying anti-Fleury menée, sous prétexte de discussion, par Antoine Vekris (de l’université de Bordeaux) a probablement joué. Moyennant quelques blogs virulents et des courriels envoyés à la hiérarchie de Vincent Fleury, il a réussi à faire suffisamment peur pour que la décision de censure soit prise sans autre forme de procès : le web est un espace où il est possible de faire beaucoup de bruit avec peu de moyens. Au détriment du bon sens, ou plus simplement de la réserve qu’il faut savoir maintenir dans un débat.

On peut établir un parallèle avec le cas de Michael Behe, et en tirer des informations sur la manière de réagir aux propos d’un membre de son institution. Michael Behe est un professeur de biochimie à l’Université de Lehigh (Etats-Unis). C’est aussi, à travers ses livres et ses colloques, un des partisans les plus actifs du Dessein Intelligent, ce créationnisme revisité (il est notamment proche de William Dembski et du Discovery Institute). On lui doit la théorie de la “complexité irréductible”, probablement une des plus tenaces au sein de la mouvance du Dessein Intelligent.

Pour une université, avoir dans ses rangs un partisan d’une théorie qui, sous ses airs scientifiques, n’a rien en commun avec la science, peut se révéler assez embarrassant. Il était donc logique d’assister a une réponse de la part de cette université. Et plutôt que de censurer Michael Behe, nos collègues outre-atlantique ont agi avec une rare intelligence : ils ont écrit un communiqué expliquant les vues du Department of Biological Sciences sur la théorie de Behe. Et quand un communiqué de ce type commence par l’assurance du “soutien sans faille à la liberté académique et à la libre circulation des idées”, on sait que ça va taper très fort.

Le département de Michael Behe, plutôt que de chercher à “cacher” ses idées, les met en avant, en expliquant qu’elles sont une insulte à la méthode scientifique, et ne méritent pas qu’on s’y arrête. Au lieu d’en faire un martyr, ils en font un original qu’il est préférable d’ignorer.

Mais le parallèle avec Vincent Fleury trouve ici ses limites. Les bases de la théorie physique de Fleury sont réelles. L’interprétation qu’il en tire fait peut-être dresser les cheveux sur la tête des évolutionnistes, mais contrairement au Dessein Intelligent, elle mérite discussion, et discussion au delà des clivages entre disciplines. Face au bruit provoqué par certaines personnes, sa hiérarchie a jugé préférable de le condamner au silence. On peut y voir le fait que nous sommes, en France, moins bien adaptés à la nouvelle place du web dans notre vie scientifique. La liberté qu’il apporte peut gêner en haut-lieu.

Toute cette histoire reflète donc, selon nous, les problèmes de parler de science sur internet, quand on est soi-même scientifique professionnel. Il y a malheureusement beaucoup de dangers, fondamentalement intrinsèques au web, où les discussions peuvent se poursuivre sans limites de temps, où l’on a vite fait de s’écharper sur des babioles, où l’on déteste ne pas avoir le dernier mot car on sait que les discussion qui devraient être purement orales resteront figées pour l’éternité dans le cache de Google, voire où l’on fait preuve de mauvaise foi et d’hypocrisie. Dans le processus scientifique classique, il se passe suffisamment de temps pour que tous ces effets soient un peu lissés ; à l’ère d’internet, medium instantané, il n’en est rien.

Quelle solution adopter ? On peut penser, comme certains philosophes français, qu’internet est irrécupérable au point d’en interdire l’usage à l’école. On peut, comme certains blogueurs du C@fé des sciences, privilégier l’anonymat pour retrouver une certaine liberté de parole et s’affranchir de son statut de chercheur dans la vraie vie. Heureusement, il reste aussi des enseignants et des éditeurs de revues fondamentalement confiants en internet et en particulier en les blogs scientifiques, y voyant au contraire, une chance pour l’éducation et la science elle-même : puissent-ils avoir raison.

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Laissez les dire!

Posté par Timothée le 21 October 2007 | , , , ,

J’ai, ces derniers temps (et cette réaction sur le tard n’est liée qu’à de légères contraintes études-dépendantes), quelques problèmes par rapport aux réactions violentes de certaines institutions suite aux non moins violents débordements de leurs chercheurs. J’apprend, puisque William Dembski en a fait grand bruit, que le site de Robert Marks (partisan du dessin intelligent) a été supprimé par son université. Après un passage par le blog d’OldCola (enfin l’un d’entre eux, ce mec fait la moitié du trafic sur wordpress.com à lui seul!), je suis forcé d’ajouter à cette liste le site de Vincent Fleury. Et puis finalement, on vient de m’annoncer que Watson est suspendu.

Avant toute chose, un disclaimer. Je suis profondément opposé au dessein intelligent, et si on me demande, c’est une des pires conneries à laquelle nous ayons à faire face en ce moment, juste après le déni des causes anthropiques du changement global. Je n’ai pas les connaissances en physique nécessaire pour apprécier la théorie de Vincent Fleury, mais ce que je sais de la génétique du développement, et ce que j’ai lu de son application de sa théorie à l’évolution ne m’encouragent pas à le soutenir. Quand à Watson, je conspue évidement ces dérives, et je suis particulièrement déprimé de voir qu’un des fondateurs de la biologie moderne en est arrivé à ce niveau de stupidité profonde.

Oui mais, de la a pratiquer la censure? Il y a un monde! Et j’en veux énormément a ceux qui ont pris la décision de cacher ces informations, ou se sont détachés de ceux dont elles émanent. Parce que ces pratiques ne sont pas celles que j’attend de membres de la communauté scientifique. Pour réfuter une idée, on avance des preuves, on fait des expériences. On laisse parler les pipettes, et on trouve ce qu’il en est. On se rappelle des sages paroles de Robert Shapiro: La science ne fonctionne pas à coups de consensus ou de condamnations: elle se nourrit d’éxperiences. Mais en aucun cas on ne censure!

Car masquer les informations de cette manière, enfonçons si vous le voulez bien quelques portes ouvertes, ce sont des pratiques indignes. Ce sont des pratiques totalitaires. Ca ne fait que créer une des choses qui me semblent être les plus dangereuses pour la Science (notez le grand S): un faux consensus. Un consensus “par défaut”, après avoir éliminé toutes les voix discordantes (quand bien même l’origine de cette discorde serait le fondamentalisme, une vision raciste du monde, ou des délires métaphysiques qui me sont décidément opaques).

Et d’ailleurs, les partisans du dessein intelligent eux-même ne font pas autre chose que de créer de faux consensus (cf. ma prose à paraître dans Science Creative Quarterly). Quoique les raisons qui les poussent à le faire sont à mon avis bien différentes de celles qui ont amené Watson a être désavoué. Si une minorité dissidente choisit de supprimer les remarques de ses opposants, c’est pour maintenir l’illusion du consensus. Quand on choisit de “supprimer” (en lui ôtant son poste, en retirant son site internet) un scientifique, j’ai l’intuition qu’on cherche a maintenir la respectabilité de la communauté. Oui, il a fauté, mais nous on est resté dans le droit chemin, et on le répudie, ou quelque chose de ce genre.

Certes, il est primordial de se démarquer de ceux qui profitent de leur légitimité pour faire passer des idées “condamnables” (encore un fois, le fait qu’une idée soit condamnable dépend du consensus). Mais quoi. La censure? Jamais! J’ai du mal à concevoir comment on peut choisir d’éviter la confrontation de cette manière, alors même qu’on a une chance d’entretenir un débat et de sensibiliser la société civile. Que se passera-t-il quand Paul Reiter s’exprimera sur le réchauffement climatique? On arrêtera son programme à l’Institut Pasteur? J’ose espérer que non.

Quelle est la meilleure ligne de conduite à avoir, alors, si on ne muselle pas l’information? D’après moi, la réaction de l’université de Lehigh sur les idées de Mike Behe (traduite par votre serviteur) est de loin la plus judicieuse.

Bien que nous respections le droit qu’a le Pr. Behe d’exprimer ses points de vue, ils restent les siens et ne sont en aucun cas soutenus par le département. Notre position collective est que le Dessein Intelligent ne bénéficie d’aucune base en science, n’a pas été testé de manière expérimentale, et ne doit pas être considéré comme scientifique.

Un camouflet en règle, qui en deux phrases marque très clairement le désaveu de la communauté scientifique (donc l’isolement du défenseur de la théorie incriminée) et la distance qui existe entre cette théorie et ce que la science (en tant qu’ensemble de résultats) nous permet d’en dire. C’est ce type de réaction que j’aurais aimé voir dans les cas mentionnés.

Ca vous paraît simple de faire ça? Et pourtant. Cette réaction impose un coût en terme d’image: l’institution reconnaît qu’elle abrite en son sein une personne qu’elle ne peut pas soutenir. Le simple fait de dire attention, vous lisez des opinions personnelles dénuées de fondement scientifique et ne jouissant d’aucun soutien c’est tirer un trait définitif sur le sacro-saint consensus (c’est un mythe qui a la peau particulièrement dure…). C’est dire que oui, il existe au sein de la communauté scientifique des personnes capables de détourner la science pour soutenir une idéologie personnelle. C’est, quelque part, un constat d’échec.

Finalement, à l’heure ou la science et les scientifique bénéficient d’une côte de popularité proche de zéro, qu’est-ce qui est pire? Passer aux yeux du public pour une institution ou tout le monde est libre de raconter ce qui lui passe par la tête, ou alors jouer les censeurs? C’est à ce sens que ce qui est arrivé à Watson me semble être le moins condamnable. Il y a faute, il y a sanction. Arpad Putzaï a vécu la même chose. Et tant que la sanction ne sera pas motivée par une idéologie personnelle (ce qui serait la situation inverse de celle décrite), le renvoi me paraîtra la “moins pire” des méthodes. Ou plus exactement, la pire, exception faite de toutes les autres.

Et maintenant? Que va-t-il se passer? Ces gens privés de moyen d’expression vont-ils chercher un recours? Je le souhaite. Le fait que nous ne soyons pas d’accord avec leurs idées ne nous donne pas de droit à la censure (tant qu’elles ne versent pas dans l’odieux, et c’est malheureusement le cas de Watson — je ne ferai rien pour sa défense), mais devrait au contraire nous inciter à prouver leur erreur. Peut on imaginer Vincent Fleury lançant une pétition pour le rétablissement de son site internet? Je l’espère. Je suis prêt a la signer. Je suis prêt à descendre avec dans la rue et dans les laboratoires chercher des signatures. Oh et puis après tout… Je suis même prêt à l’écrire.

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Le Wedge Document

Posté par Timothée le 29 September 2007 | , , ,

Le Wedge Document est, outre le manifeste datant de 1990 du Discovery Institute, un des textes fondateurs du mouvement du Dessein Intelligent outre-atlantique. Il s’appuie grandement sur les ouvrages de Philip E. Johnson. C’est dans ce document de 1O pages que le programme pour imposer l’idée de l’intervention d’une intelligence supérieure dans l’apparition de la vie puis dans l’évolution est pour la première fois exposé. Dans la terminologie américaine, le Wedge Document est le premier Intelligent Design Agenda.

Le constat de base du Wedge Document, comme d’ailleurs la totalité du document, est ouvertement religieux.

L’idée que l’Homme a été créé à l’image de Dieu est un des fondements de la civilisation occidentale, (…) attaqué par les intellectuels en s’appuyant sur les avancées de la science moderne.

L’objectif est donc de s’opposer à la perte de spiritualité du monde tel qu’il est percu par les religieux, perte de spiritualité causée par les nouveaux courants de pensée introduits par Karl Marx, Charles Darwin, et Sigmund Freud. Pour les auteurs du Wedge Document, ces trois hommes sont responsables de la transformation de l’homme spirituel en homme machine vivant dans

un univers régi par des forces strictement impersonnelles, et dont le comportement et les pensées intimes seraient dictés par les lois implacables de la biologie, de la chimie, et de l’environnement.

On pourrait malgré tout, à cette définition, réagir en rappelant que l’animal tel que décrit à cette époque est nettement moins proche de l’”animal machine” de Descartes. L’idée que l’animal et l’humain puissent être étudiés de la même semble en fait la plus insupportable aux auteurs de ce document, dans la mesure ou elle s’oppose à leur constatation première: l’Homme a été fait à l’image de Dieu, pas l’Animal.

La résultante de ce matérialisme serait responsable d’un échec de la morale, puisque l’impact des actions et des pensées personnelles sont dictées par des choses que nous ne contrôlons pas. Cette conception révèle une profonde ignorances des sciences attaquées. On retrouve encore, vingt ans après la publication de ce document, des personnes pour croire que le déterminisme de nos actes est essentiellement génétique (voir notamment le dialogue entre Nicolas Sarkozy et le philosophe Michel Onfray, largement médiatisé, et représentatif de cette erreur de pensée).

Sur la base de ces constatations, le Centre pour le Renouveau de la Science et de la Culture du Discovery Institute ne

vise rien de moins que de renverser le matérialisme et son héritage culturel [pour instaurer] une compréhension largement théiste de la nature [et préparer] la vie après le matérialisme.

Une chose est particulièrement choquante à la lecture de l’introduction du Wedge Document. En dehors d’une conception théiste (en fait catholique) de l’Univers, comme l’annonce très clairement la première phrase, couplée à une interprétation “à la lettre” de la Bible et notamment de la genèse[1] , les constats énoncés n’ont absolument aucun signification. Il convient de considérer le Wedge Document comme ce qu’il est en réalité: non pas un plan de lutte contre le matérialisme, mais un plan de modification des paradigmes scientifiques dans le seul but de les faire correspondre aux idées fondamentalistes des fondateurs du Discovery Institute.

Le Wedge Document est divisé en trois parties, décrivant le modus operandi du Discovery Institute pour imposer ses vues. La première concerne la recherche scientifique , la seconde détaille l’approche à utiliser pour s’attirer les faveurs de l’opinion publique , et la troisième concerne l’affrontement final entre partisans du Dessein Intelligent et matérialistes.

D’autre part, on remarque que malgré les attaques directes portées contre des sciences (l’économie avec Marx, la psychanalise avec Freud, l’évolution avec Darwin), aucun des auteurs du document ne semble posséder de références dans un de ces domaines. En dépit de leurs critiques constantes portées contre l’évolution, rares sont ceux des partisans les plus acharnés du Dessein Intelligent qui peuvent justifier de travaux sur ce thème (travaux reconnus par les pairs, s’entend). Aujourd’hui encore, dans le think tank de William Dembski et Denyse O’Leary, il est impossible de trouver un scientifique reconnu (quoiqu’ils m’aient personnellement assurés du contraire, se refusant cependant à citer le moindre nom).

C’est donc dès son texte fondateur que le Dessein Intelligent est entré dans le domaine de la pseudo-science: en utilisant toutes les techniques de la vraie science, en créant des Instituts (tels que l’Institute for Creation Research), en organisant des colloques, et en publiant des livres. Sans jamais cependant pratiquer une once de raisonnement scientifique, c’est à dire sans jamais faire de Science au sens strict.

Recherche Scientifique, Ecriture et Publicité

La première étape du Discovery Institute est de se forger une respectabilité scientifique et académique, afin que le projet permette de “persuader” et non “d’endoctriner”. D’un point de vue pratique, les responsables du Discovery Institute souhaitent faire travailler un nombre réduit de scientifiques, aux points ou l’édifice matérialiste est susceptible de se rompre. Débat scientifique, certes, mais n’omettons pas d’employer du vocabulaire de démolisseurs pour autant! Cette stratégie repose largement sur les théories de Thomas Samuel Kuhn, exposées dans ce qui est probablement l’essai d’épistémologie le plus important jamais écrit, La Stucture des Révolutions Scientifiques.

La théorie de Kuhn, contrairement à celle de Popper, considère qu’un paradigme (que l’on peut définir grossièrement comme le plus large consensus sur un sujet donné) est établi en lieu et place du précédent, non quand il y a réfutation du paradigme actuel, mais démonstration du paradigme nouveau. Le changement de paradigme ne s’effectue pas, pour Kuhn, au moment de la réfutation (idée de Popper), mais bien au moment du remplacement effectif. Le Discovery Institute cherche donc à se donner les moyens de remplacer le paradigme expliquant l’évolution (la théorie de Darwin et ses dérivées) par les valeurs du Dessein Intelligent.

L’idée de base est de faire travailler sans relâche de jeunes scientifiques, en faible effectif, sur les points ou les théories matérialistes sont susceptibles d’être battues en brèche. La traduction de cet objectif s’est déclinée de trois manières différentes. D’une part, l’attribution de bourses individuelles (comme celle attribuée à William Dembski par exemple, qui se montait à 40000$ par an), et la création de deux programmes de recherche. Ces deux programmes sont concentrés sur des disciplines qui, encore aujourd’hui, suscitent l’intérêt des partisans du Dessein Intelligent. Le premier concerne la Paléontologie, et est mené par Paul Chien Chengjiang et coll., le second, mené par Douglas Axe et coll. se concentre sur la biologie moléculaire.

A ce jour, Paul Chien Chengjiang ne justifie que d’une publication portant sur le Dessein Intelligent (d’après les informations du Discovery Institute, septembre 2007), dans une revue mineure. Les informations sur Douglas Axe ont été retirées du site du Discovery Institute. Ses articles parus dans des revues à comité de lecture ne concernent pas le Dessein Intelligent. L’angle d’attaque scientifique, 17 ans après le lancement du Discovery Institute, semble donc largement compromis. Qu’en est-il des autres approches?

Publicité et Formation d’Opinion

La phase deux du programme est clairement une phase de lobbying, visant à “préparer la réception populaire” des idées. Ce qui est appelé “formation d’opinion” par le programme est dans les faits une campagne de propagande. Les objectifs énoncés dans le Wedge Document sont clairs: rallier à leur cause des personnalités influentes de la presse et des médias, des membres du congrès, des scientifiques, des animateurs de télévision, et des membres de la hiérarchie universitaire.

Plus encore, les membres du Discovery Institute visent à utiliser “leur base”, les chrétiens, pour faire passer leurs idées. Le Discovery Institute n’est pas un organisme qui recherche la vérité. Pas un organisme de recherche. C’est un outil d’endoctrinement des masses, manipulant l’opinion publique pour imposer son idéologie. Le Wedge Document n’est pas un manifeste de communication scientifique. C’est le descriptif de ce qu’il convient d’appeler une opération à grande échelle de lavage de cerveau.

Le lien entre les phases I et II du programme est évident. Utiliser les résultats des programmes de recherche, et en extraire des “preuves qui soutiennent la foi”. A partir de ce point, il ne reste qu’à les répandre à une audience plus large pour les faire accepter, ce qui est facilité par l’opération de lobbying que représente la phase II.

Confrontation Culturelle et Renouveau

Les phases I et II font partie des “objectifs à 5 ans”, devant se terminer aux environs de l’année 2003. Ces deux phases servaient en réalité à préparer le terrain pour le déclenchement de la phase III, “objectif à vingt ans”, la confrontation entre le Dessein Intelligent et le matérialisme. L’objectif de la phase III est la chute du matérialisme, en commençant par le matérialisme scientifique. Les partisans du Dessein Intelligent s’attendent donc à ce qu’une révolution scientifique aie lieu, et ont en prévision oeuvré pour préparer le terrain des opinions. Si la société civile est en accord avec leurs thèses, leur affrontement contre le matérialisme sera facilité. La phase III correspond, plus ou mois, au moment ou la génération ayant grandi pendant la phase II entre à l’université.

Affrontement, car la phase III est un affrontement ouvert. Provocation de controverses dans les conférences et les universités influentes, évidemment, mais plus encore, déplacement du débat sur le plan légal, pour éliminer la résistance que rencontre l’enseignement du Dessein Intelligent dans les cursus scolaires. A ce titre, la présence d’avocats comme Barry Arrington, constitutionnaliste spécialisé dans le premier amendement[2] , dans le think tank de William Dembski est nettement plus claire.

Dans les parties précédentes, j’ai parlé de “prise de pouvoir”. A la lecture du Wedge Document, il apparaît que le terme n’est pas exagéré. Les partisans du Dessein Intelligent sont prêts à employer toutes les méthodes en leur possesion, et le succès de leur lobbying couplé à l’indéfectible soutien qu’ils reçoivent de la part de Georges W. Bush fait qu’elles sont nombreuses, pour imposer leurs vues. Il ne s’agit pas ici de Science. Il ne s’agit pas d’examiner des résultats et de réfléchir à des modèles. Il faut tordre la réalité pour la faire correspondre à une idéologie. Il faut éliminer l’opposition, en la muselant, ou en lui opposant des arguments légaux, fabriqués pour l’occasion.

Mais au fait, que signifie wedge? Tout simplement “coin”, ce petit instrument de métal qu’on enfonce dans les failles d’une bûche pour la fendre…

Notes

  1. Genèse 1:26 — Puis Dieu dit: Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre []
  2. C’est à dire celui qui empêche l’état de légiférer sur des questions religieuses []

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Les questions qui fâchent…

Posté par Timothée le 26 September 2007 | , , ,

Dans le cadre de la rédaction d’un futur billet, j’ai été ammené à faire des choses assez peu recommandables. Parler avec ceux qu’OldCola surnomme affectueusement des IDiots, en clair, des supporters du Dessein Intelligent. Pas des modérés, nan, vous me connaissez, je suis allé taper haut (enfin, si on peut dire), dans la garde rapprochée de William Dembski himself, la journaliste Denyse O’Leary.

Je me suis donc benoîtement armé de ma plus belle plume (Mail.app, en l’occurence), et j’ai écrit un mail à la dame, dans le but de clarifier quelques interrogations que j’avais à propos de leur blog Uncommon Descent (je ne donne pas de lien, de manière tout à fait volontaire) et de leur équipe d’auteurs (mon billet en préparation concerne l’expertise dans la diffusion de l’information par internet, et autres joyeusetés, mais je n’en dis pas plus).

Dembski, que je situe rapidement pour ceux qui ne connaissent pas bien le personnage, est un philosophe et théologiste. Mais plus important encore, il est membre du Discovery Institute, repère pour tous les partisans de la théorie du Dessein Intelligent. Denyse O’Leary est sa porte plume, qui utilise les colonnes de différents journaux pour faire passer les opinions de leur petite secte de fondamentalistes débiles leur courant de pensée (le Discovery Institute étant un think-tank de la droite conservatrice US, hyper-religieuse, tout ce que j’aime).

Me voila donc en train d’affiner quelques questions, au nombre de quatre, à poser à O’Leary. Première d’entre elle: pourquoi, alors qu’ils exhibent une liste de collaborateurs tout à fait convaincante, et qu’ils traitent de sujets en rapport avec l’évolution, n’ont-ils pas d’évolutionnistes dans leur équipe?

Réponse: Je dois faire erreur.

Seconde question. A part Billy, qui dans leur équipe est de formation scientifique, si possible proche des sujets dont ils traitent (si on peut encore considérer Dembski comme un scientifique, bien entendu)?

Réponse: Plein de monde, arrivés tout récemment. Mais ils ne sont pas encore dans la page des collaborateurs. Note to self: surveiller.

Troisième question: D’après elle, est-ce que le fait d’afficher, parmi les collaborateurs du blog, des gens avec une position sociale respectable (entrepreneurs, journalistes, etc) peut donner plus de poids a leurs idées, aux yeux de personnes “non averties”?

Réponse: Et bien, pas de réponse pour celle ci.

Quatrième question. Est-ce qu’ils n’ont pas peur de passer pour le service de presse du Discovery Institute, en ayant Dembski comme auteur principal, et finalement aucun autre scientifique dans l’équipe?

Réponse: Une tentative d’humour désespérée, et une question joliemment éludée. Avec évidemment la traditionnelle blague sur les Français. Venant d’IDiots, je ne l’ai même pas mal pris.

Le meilleur est pour la fin. La requête est simple. Ne pose plus de questions. Si tu veux des réponses (des Réponses?), lis le blog, cheers, Denyse. Avec, dans la copie, le champ suivant:

Cc: wdembski

Puisqu’il est au courant de notre échange avec sa journaliste, j’ai bien envie de pousser un peu plus loin la discussion avec eux. Ca pourrait me faire rire. Et puis, j’ai encore quelques jours de vacances à tuer.

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Les opinions tièdes de Benoît XVI

Posté par Timothée le 26 July 2007 | , , ,

De retour de ses vacances en Italie, le pape s’est exprimé sur le débat entre créationnisme et évolution, débat qui fait rage outre-atlantique. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas trop l’air de savoir sur quel pied danser.

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