Réflexions Phthirapteriques

Posté par Timothée le 17 February 2007 | , ,

Phthiraptera. Pas plus que Pediculus capitis, ce mot ne vous évoque quelque chose. Pourtant, vous avez été amené à côtoyer un, ou plutôt plusieurs représentants de cette espèce au cours de votre vie. Et vous avez subi des shampoings à l’odeur douteuse, des frictions, le passage d’un peigne. Sous le nom de P. capitis se cache en effet un petit parasite que vous connaissez bien: le pou. Ce petit insecte m’a inspiré quelques refléxions sur les méthodes de lutte, et leurs conséquences à grande échelle.

Vacciner contre les est extrêmement difficile. De manière générale, on a préféré une approche de lutte anti-parasitaire sur les individus infectés. Ce qui explique que la longue chevelure dorée de ma jeune soeur soit la cible de différents traitements depuis quelques jours.

Le pou, bien que vecteur du typhus, est un enjeu bien moins important que des comme les Plasmodium (Malaria) ou Schistosoma (Schistosomoses). Ce n’est d’ailleurs pas des approches possibles en vaccinologie que je vais parler, mais des méthodes de traitement utilisées, et de leurs conséquences à long terme. Ou pour être direct: comment la lutte contre les poux peut devenir de plus en plus difficile?

Une puce (G) et un pou (D). On comprend assez facilement lequel est équipé pour le saut...A l’heure actuelle, outre la prévention (quelques gestes simples pour ne pas être envahi, et de l’observation pour réagir le plus rapidement possible), les traitements consistent en l’application de lotion. Soit de type Malathion (insecticides, sécurité moyenne mais assez efficaces), soit des Pyrethroides ou Pyrethrines (dérivés alcooliques, assez sûrs mais d’une efficacité moyenne). L’autre solution est le brossage fin (fine combing), inoffensif (quoiqu’assez douloureux) mais peu efficace. L’enjeu de cette lutte est double. D’une part il faut tuer le pou (forme adulte) et les lentes (formes reproductrices), mais aussi empêcher la contamination de personne à personne. Contamination qui se fait par contact direct ou via un objet partagé, les poux ne sautant pas (contrairement aux puces, Siphonaptera).

Evidemment, les méthodes de lutte sont basées sur l’élimination du parasite. Pendant des années, on a utilisé les mêmes produits pour le traitement, et ce traitement devient de plus en plus difficile. Pourquoi? Parce que si l’on exclut l’hypothèse de la génération spontanée, il faut admettre que les poux qui touchent les enfants font partie d’une seule population. Au fil des années, en éliminant systématiquement avec le même produit, on a sélectionné les individus résistants.

Comment l’expliquer? Il faut mentionner, à ce stade, la notion tout à fait intéressante de dynamique passive. Cette idée, sans entrer dans les détails, consiste à accepter que les modifications (dynamique) que nous voyons à l’échelle évolutive ne sont pas forcément visibles à l’échelle de temps de l’individu, et résultent des interactions gènes/environnement (passive).

En effet, l’idée ancrée dans la conscience des gens est que les poux se sont adaptés au traitement, et y sont devenus résistants. Pour être exact, il faudrait dire qu’ils ont été adaptés, par mutations successives. A tout moment, la population est susceptible de voir apparaître, par mutation, un individu résistant au traitement. Que se passe t’il alors? Bien évidemment, je vais être très général, mais le mécanisme que je décris est assez proche de ce qui peut se passer dans la réalité.

Dans une situation idéale, du point de vue du pou, il n’y a pas de traitement. Le phénotype de résistance du pou nouvelle muté (que nous allons appeler R) n’est pas un avantage par rapport au phénotype de n’importe quel autre pou non résistant (que nous allons appeler r, dans un mépris quasi total des nomenclatures habituelles). Autrement dit, à l’échelle de la population, le fitness de R (son succès reproductif) n’est pas supérieur à celui de r, et ses gènes ne seront pas plus transmis dans la population de poux.

Si on exerce la pression de sélection traitement sur cette population, avec tous ses individus R et r, il est évident que la situation change. Les individus r voient leur chance de survie diminuer, donc transmettent moins leurs allèles à la génération suivante (c’est normal, m’a dit mon frère, ils sont morts). La proportion de poux portant les allèles de résistance, donc étant des poux R, augmente.

Bien évidemment, nous n’allons pas en rester la. Nos équipes de pharmacologie vont se pencher sur un nouveau traitement, et nous allons l’appliquer à notre population de poux. Mais les poux ne nous ont pas attendu. Il n’y a pas de raison quelques poux R n’aient pas développé une mutation N (qui les rend résistants aux nouveau traitement), ce qui nous donnerait une population RN, Rn.

Et puis, pourquoi pas, rN et rn (puisque tous les enfants ne sont pas traités en même temps par les mêmes produits, et que l’efficacité n’est jamais de 100%). Quatre situation donc. Des poux résistants à tout (RN), à l’un ou l’autre (rN et Rn), et des poux ne résistant à rien (rn). Si on traite un enfant infecté avec un seul produit, d’une part on augmentera le fitness des poux résistants, mais d’autre part on ne ciblera pas l’ensemble des populations.

En effet, si on applique le premier traitement, on atteindra les poux rN et rn, mais pas les Rn et RN. Inversement si on choisit de ne traiter qu’avec le second. Et puis à long terme, l’idée de traiter avec un cocktail de produits n’est pas viable, puisqu’on trouverait toujours des poux ayant la chance de devenir résistants, qui seraient inattaquables par nos produits.

Il est assez évident, si on accepte mes nombreuses approximations (même si je ne pense pas être si loin de la réalité), que les traitements actuels sont en train de rencontrer leurs limites. Quelles pourraient être les solutions alternatives?

J’en parlais récemment avec un pharmacien qui me disait que certains nouveaux traitements prenaient le parti d’étouffer les poux, mais je n’en sais pas plus sur la méthode. Suivant le mode d’action, la technique pourrait se révéler assez efficace, puisque l’allèle de résistance à la privation d’oxygène reste encore à découvrir.

Une autre approche pourrait être une augmentation de l’efficacité du traitement mécanique (par un peigne). Outre la finesse des dents, on pourrait envisager de tuer les poux au contact du peigne (différentes approches sont possibles, bien entendu, mais un faible courant électrique pourrait convenir).

Pour conclure sur un thème plus général, à la suite de cette réflexion personnelle, le problème quotidien des poux est une bonne illustration des problèmes qu’un sur-traitement peut entraîner. De même que la monoculture est mauvaise pour le sol, combattre une autre forme de vie par une méthode gravée dans le marbre est illusoire. Si l’adaptation n’est pas un processus actif, il ne faut pas oublier qu’elle est, à l’échelle de plusieurs générations, une réalité…

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14 réponses pour le moment

14 réponses à “Réflexions Phthirapteriques”

  1. Juste une petite question : sais-tu par quel mécanisme les produits traditionnels tuent-ils les poux ? Il me semblait avoir entendu dire que tous les insecticides attaquaient le système nerveux, est-ce vrai ? Je crois que c’est Jean-Marie Pelt qui avait critiqué cela, en soulignant que la nature n’ayant inventé le système nerveux qu’une fois, et que les molécules impliquées étant tout sauf biodégradables, cela pouvait à terme poser de vrais problèmes de santé publique (je ne suis pas complètement sûr de ce que je dis, j’avais entendu cela à la radio il y a 2-3 an)

    18 Feb 2007 à 6:12 am

  2. Tom > La plupart des insecticides s’attaquent en effet au système nerveux : les organochlorés (dont le célèbre DDT), les organophosphorés (ex : phosalone) et les carbamates (ex : carbaryl) qui agissent en inhibant l’Ach-esterase, les néonicotinoïdes (comme l’imidaclopride du gaucho) et les pyréthroïdes qui sont des substances naturelles sécrétées par les chrysanthèmes et agissent sur l’ouverture du canal Na+, agréées pour l’agriculture bio ! Je t’ai mis des liens vers une base de données de toxicologie, pour info ; deux choses comptent : la toxicité intrinsèque du produit (qui est évidemment nulle pour d’autres insecticides qui inhibent les mues) (avec organophosphorés > organochlorés) et son profil environnemental (avec le tristement célèbre DDT : organochlorés > organophosphorés).

    18 Feb 2007 à 10:52 am

  3. La plupart des méthodes de lutte ont été détaillées par Roberts dans Head Lice (N Engl J Med 2002, vol 346 n° 21 pp 1645-1651, pdf). Article qui reste la référence des institutions de santé publique dans la lutte contre les poux.

    Tom > Je trouve que la remarque de JM Pelt est pleine de sens, et d’ailleurs je suis très frileux en matière d’utilisation des insecticides aussi près des voies respiratoires… Merci Enro pour les liens, j’irais lire ça dès que j’aurais 5 minutes.

    18 Feb 2007 à 11:14 am

  4. walrus

    Ce que tu décris revient en fait à une “course aux armements” entre la population de poux et la population humaine…

    mais, dans ces cas-là, un autre point de vue existe, venant de la théorie des quasi-espèces: l’idée est qu’en augmentant le taux de mutation, on réduit la fitness moyenne de la population autour de maxima locaux. Donc, si l’on augmente le taux de mutation des poux au lieu de les étouffer ?

    Cette théorie (ancienne, 1971) est très discutée et les chercheurs concernés pensent qu’elle ne pourrait s’appliquer qu’aux virus à ARN (du fait de leur fort taux de mutation), mais le raisonnement est intéressant…

    18 Feb 2007 à 8:05 pm

  5. walrus

    Ce que tu décris revient en fait à une “course aux armements” entre la population de poux et la population humaine…

    mais, dans ces cas-là, un autre point de vue existe, venant de la théorie des quasi-espèces: l’idée est qu’en augmentant le taux de mutation, on réduit la fitness moyenne de la population autour de maxima locaux. Donc, si l’on augmente le taux de mutation des poux au lieu de les étouffer ?

    Cette théorie (ancienne, 1971) est très discutée et les chercheurs concernés pensent qu’elle ne pourrait s’appliquer qu’aux virus à ARN (du fait de leur fort taux de mutation), mais le raisonnement est intéressant…

    18 Feb 2007 à 8:52 pm

  6. cécile

    Quelques nouvelles du front (eh, oui, j’ai deux filles régulièrement attaquées par ces bestioles, et moi aussi, par la même occasion) - j’ai utilisé, puis abandonné, les anciens produits qui me semblaient bien trop toxiques pour une utilisation régulière, et de moins en moins efficaces. - le peigne, ça ne marche pas : on peut enlever presque tous les poux (en y passant une heure par jour et par fille en moyenne - et impossible de couper les cheveux de deux adeptes des princesses et des sirènes), mais les lentes passent en partie à travers. Et il reste toujours un pou ou deux qu’on n’a pas viré et qui pond ses centaines de lentes - Depuis quelques mois, miracle, les produits dont tu parles qui étouffent le poux sont arrivés. Ca n’irrite pas le crâne, ça ne pique pas les yeux, ça ne pue pas le solvant, ça n’est pas toxique (paraît-il), et ça marche !!!

    18 Feb 2007 à 10:41 pm

  7. Une petite considération bactériologique: tu écris avec raison que le pou, bien que vecteur du typhus, est un parasite dont on se soucie moins que de la malaria provoquée par plasmodium. De fait, le typhus est provoqué par des Salmonella que l’on sait combattre à l’aide d’antibiotiques, alors que Plasmodium provoque directement la malaria, dont on ne guérit pas (à cause de ses systèmes de variabilité génétique). Le fait que le pou ne cause pas directement la maladie n’est pas très important (on s’intéresse bien au moustique), le point crucial est que leur champ d’action est limité, que l’on peut assez facilement détecter, circonscrire et traiter une épidémie de typhus.

    19 Feb 2007 à 8:57 am

  8. Benjamin > Merci pour ce petit rappel à l’ordre, j’avais oublié de mentionner la différence assez fondamentale entre le pou (simple vecteur) et les autres (agents causaux)…

    19 Feb 2007 à 6:12 pm

  9. est ce que la solution ne serait pas comportementale ? http://hugues.blogs.com/commvat/2006/05/sainte_marieros.html

    20 Feb 2007 à 3:12 am

  10. walrus > Pour une raison ou une autre, j’avais zappé ton commentaire (manque conjugé de sommeil et de caféine)… La théorie est intéressante (je ne la connaissais pas, d’ailleurs, donc merci!), mais au niveau des applications, je le sens mal… Qui mettrait un mutagène sur la tête de ses enfants?

    20 Feb 2007 à 8:13 pm

  11. walrus

    “au niveau des applications, je le sens mal” c’est clair que, vu comme ça, ça semble un peu dur de prendre le risque

    pour comprendre cette théorie (en fait, c’est de la génétique des populations…), je peux t’envoyer une revue en pdf, très claire, et dans laquelle ils expliquent en quoi augmenter le taux de mutation pourrait être une stratégeie de défense efficace.

    ref.: “quasispecies made simple”, Bull J & al., PLoS Comput Biol, Vol. 1, No. 6. (November 2005)

    22 Feb 2007 à 3:28 pm

  12. Je vais lire ca le plus vite possible (ce week end, en fait)

    22 Feb 2007 à 7:31 pm

  13. Za

    Combien de temps un pou peut-il rester sans respirer ? Je ne sais pas ; supposons une heure. Alors j’entrevois un traitement radical (qui certes sélectionnera les poux possédant une mutation “Jacques Mayol”, mais encore faut-il qu’une telle adaptation soit techniquement faisable) : on dit à l’enfant de s’immerger entièrement la tête et les cheveux pendant deux heures. Avec un tuba ou un narghilé. Cela fera le bonheur des éditeurs de livres plastifiés et des fabricants de baladeurs MP3 waterproof.

    28 Feb 2007 à 4:28 am

  14. juste un petit message pouur te dire que ton blog edst très sympathique :)

    23 Mar 2008 à 3:59 pm

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