Je me faisais, en rédigeant, la remarque suivante : on a tendance, pour “comprendre” l’évolution, à regarder la situation et à inférer des méchanismes par la suite. Autrement dit, que font, évolutivement, les espèces, et comment peut-on l’intérpréter. Seulement voila, cette méthode pose une hypothèse très forte, et à laquelle je n’avais jamais vraiment fait attention : pour savoir ce qu’on observe, il est nécessaire de connaître avec certitude (avec p< 0.05…) ce qui est une espèce, et ce qui ne l’est pas. Sinon, on se retrouve à comparer, en les mettant sur un pied d’égalité, des unités taxonomiques qui n’agissent pas au même niveau.
Quand Darwin écrit l’origine des espèces, il y bientôt 150 ans, il écrit (à peu de choses près) que la taxonomie Linnéene sera réinterpétée en termes de généalogie. Et, par malheur, c’est bien ce qui a été fait. Pourquoi par malheur? Darwin a expliqué comment des espèces pouvaient apparaître (ou plutôt non, puisque L’origine des espèces ne parle pas de spéciation). Linné avait proposé, auparavant, un moyen de classer les organismes vivants, s’appuyant sur une unité de base, l’espèce. Les successeurs de ces deux la on, pour la plupart, repris les espèces de Linné (au sens large, c’est-à-dire les espèces définies uniquement dans un souci de rangement, pourrait-on dire), et ont essayé de préciser les mécanismes préssentis par Darwin, en utilisant ces espèces comme unités de base.
Autrement dit, on tendance à prendre pour acquis l’existence des espèces; et ce n’est pas très cartésien, puisque René lui-même disait, dans ses Règles pour la direction de l’Esprit, que “pour examiner la vérité, il est besoin […] de mettre toutes choses en doute autant qu‘il se peut”. Ergo de ne pas prendre pour acquis l’existence des espèces. Non pas que ces espèces “n’existent pas”, mais qu’il soit possible qu’elles n’existent pas en tant qu’espèces. La distinction est importante. J’aurais tendance à dire qu’on peut prendre pas mal de libertés avec les rangs taxonomiques supérieurs (rangs, familles, ordres, classes, et dans une certaine mesure, genres). Pas avec les espèces. En plus d’être un produit de l’évolution (produites par spéciation, sélection, etc), elles en sont aussi un des moteurs, si ce n’est le moteur le plus important. Et c’est sur leur existence qu’on base notre raisonnement pour comprendre l’évolution.
Ca charge d’importance le travail du systématicien : si on décrit une nouvelle espèce, il va falloir prendre son existence en compte quand on voudra comprendre l’évolution. Or, si cette description est abusive, on va construire un raisonnement sur de fausses bases… et aller dans le mur. C’est ce qui a poussé les premiers pionniers de la “systématique évolutive” (evolutionnary systematics en Anglais dans le texte), Mayr et Simpson, a nous avertir qu’il ne fallait surtout pas considérer que l’existence des espèces (en tant qu’espèces, s’entend) comme acquise quand on voulait inférer des méchanismes d’évolution. Ca fait toujours plaisir de voir qu’on a les mêmes idées qu’Ernst Mayr, même si c’est 50 ans après la bataille…
Maintenant, la systématique moléculaire, la génétique des populations, et d’autres choses encore vont pouvoir nous aider — ça fait un petit paquet d’années qu’elles le font, d’ailleurs — à ne pas nous fourvoyer sur ce qu’est une espèce. Même si la réponse n’est pas nécessairement évidente, et c’est un des objets du papier que je suis sensé écrire au lieu de tapoter ce billet. Pour ma défense, j’attend la fin de mon bootstrap. Plus que 50 réplicats. Il est l’heure de s’y remettre…
Billets similaires