Le blog du Doc’

L'auteur de ce blog est sexy même en blouse. Surtout en blouse.

De l’espèce à la théorie évolutive

Avec 2 commentaires (lu 197 fois)

Je me faisais, en rédigeant, la remarque suivante : on a tendance, pour “comprendre” l’évolution, à regarder la situation et à inférer des méchanismes par la suite. Autrement dit, que font, évolutivement, les espèces, et comment peut-on l’intérpréter. Seulement voila, cette méthode pose une hypothèse très forte, et à laquelle je n’avais jamais vraiment fait attention : pour savoir ce qu’on observe, il est nécessaire de connaître avec certitude (avec p< 0.05…) ce qui est une espèce, et ce qui ne l’est pas. Sinon, on se retrouve à comparer, en les mettant sur un pied d’égalité, des unités taxonomiques qui n’agissent pas au même niveau.

Quand Darwin écrit l’origine des espèces, il y bientôt 150 ans, il écrit (à peu de choses près) que la taxonomie Linnéene sera réinterpétée en termes de généalogie. Et, par malheur, c’est bien ce qui a été fait. Pourquoi par malheur? Darwin a expliqué comment des espèces pouvaient apparaître (ou plutôt non, puisque L’origine des espèces ne parle pas de spéciation). Linné avait proposé, auparavant, un moyen de classer les organismes vivants, s’appuyant sur une unité de base, l’espèce. Les successeurs de ces deux la on, pour la plupart, repris les espèces de Linné (au sens large, c’est-à-dire les espèces définies uniquement dans un souci de rangement, pourrait-on dire), et ont essayé de préciser les mécanismes préssentis par Darwin, en utilisant ces espèces comme unités de base.

Autrement dit, on  tendance à prendre pour acquis l’existence des espèces; et ce n’est pas très cartésien, puisque René lui-même disait, dans ses Règles pour la direction de l’Esprit, que “pour examiner la vérité, il est besoin […] de mettre toutes choses en doute autant quil se peut”. Ergo de ne pas prendre pour acquis l’existence des espèces. Non pas que ces espèces “n’existent pas”, mais qu’il soit possible qu’elles n’existent pas en tant qu’espèces. La distinction est importante. J’aurais tendance à dire qu’on peut prendre pas mal de libertés avec les rangs taxonomiques supérieurs (rangs, familles, ordres, classes, et dans une certaine mesure, genres). Pas avec les espèces. En plus d’être un produit de l’évolution (produites par spéciation, sélection, etc), elles en sont aussi un des moteurs, si ce n’est le moteur le plus important. Et c’est sur leur existence qu’on base notre raisonnement pour comprendre l’évolution.

Ca charge d’importance le travail du systématicien : si on décrit une nouvelle espèce, il va falloir prendre son existence en compte quand on voudra comprendre l’évolution. Or, si cette description est abusive, on va construire un raisonnement sur de fausses bases… et aller dans le mur. C’est ce qui a poussé les premiers pionniers de la “systématique évolutive” (evolutionnary systematics en Anglais dans le texte), Mayr et Simpson, a nous avertir qu’il ne fallait surtout pas considérer que l’existence des espèces (en tant qu’espèces, s’entend) comme acquise quand on voulait inférer des méchanismes d’évolution. Ca fait toujours plaisir de voir qu’on a les mêmes idées qu’Ernst Mayr, même si c’est 50 ans après la bataille…

Maintenant, la systématique moléculaire, la génétique des populations, et d’autres choses encore vont pouvoir nous aider — ça fait un petit paquet d’années qu’elles le font, d’ailleurs — à ne pas nous fourvoyer sur ce qu’est une espèce. Même si la réponse n’est pas nécessairement évidente, et c’est un des objets du papier que je suis sensé écrire au lieu de tapoter ce billet. Pour ma défense, j’attend la fin de mon bootstrap. Plus que 50 réplicats. Il est l’heure de s’y remettre…

Ecrit par Timothée

3 août 08 à 12:12

2 réponses à la note 'De l’espèce à la théorie évolutive'

Fil RSS des commentaires ou TrackBack pour 'De l’espèce à la théorie évolutive'.

  1. Deux remarques de non-spécialiste :
    - l’unité de base, d’une certains façon, n’est pas l’espèce mais bien l’individu. C’est particulièrement vrai pour les bactéries. In fine, les arbres taxonomiques ne sont que des “condensations” de vrais arbres généalogiques. Se pose alors le problèmes des lignées interfertiles entre elles qui ensuite se séparent proprement (genre la lignée des chimpanzés et la lignée humaine, voire sapiens et Néanderthal).
    - ce qui met vraiment le boxon est la sexualité, puisque presque par définition, deux individus interfertiles sont dans la même espèce (il faut que l’enfant soit fertile aussi). Or on voit bien que les problèmes de croisement entre lignées dont je parle plus haut empêchent proprement de parler d’espèce. De plus, j’ai personnellement toujours trouvé étrange cette définition : par exemple, on ne peut pas savoir si on est interfertile avec ses ancêtres (à quel moment un singe est-il devenu un homo sapiens ? c’est probablement un processus continu), et de toutes façons, je ne suis pas interfertile avec au moins la moitié de l’humanité (la moitié masculine).

    Tom Roud

    3 août 08 à 4:20

  2. La question posée ici est une des quadratures du cercle de l’épistémologie : est-ce la théorie qui précède l’observation ou l’observation qui précède la théorie ?

    Aujourd’hui, sans tomber dans un relativisme absolu, la plupart des philosophes et historiens des sciences (et puis de temps en temps les sociologues) s’accordent sur la chose suivante: une observation (à partir d’une expérimentation éventuellement) se fait dans le cadre d’une théorie. La théorie nous donne les yeux pour voir les faits. Sans théorie adéquate, un fait n’est pas perçu et donc ne peut pas faire l’objet d’une observation et d’une interprétation. Si il l’est alors deux cas de figure. Premier cas, il confirme la théorie et quand de nombreuses observations la confirment, on tend à prendre la théorie pour “vraie”. Deuxième cas, le fait ne confirme pas la théorie, c’est une anomalie. Première réaction: faire l’autruche, on passe à autre chose et verra après. Mais quand les anomalies s’accumulent, la théorie peut être adaptée ou totalement remaniée. Ce dernier cas est ce que Kuhn appelle une révolution scientifique.

    Pour revenir à l’exemple développé ici, le concept d’espèce est la théorie avec laquelle les biologistes étudient aujourd’hui l’évolution. Une telle théorie structurante (un paradigme pour reprendre le terme de Kuhn) est indispensable au travail de recherche. Le tout est d’être conscient que c’est un outil de travail qui n’est pas parfait et peut être remis en cause. Mais si on remettait en cause en permanence le concept d’espèce, le modèle atomique de la matière, la théorie ondulatoire et corpusculaire de la lumière, on deviendrait complètement dingues et on n’avancerait pas vraiment !

    Donc pas de scrupule ! Utilisons le concept d’espèce, au besoin tordons le dans tous les sens mais de façon à ce que ça ressemble encore à quelque chose et en route. Si un jour, il ne convient vraiment plus, alors on en changera.

    Marine

    8 août 08 à 12:46

Laisser un commentaire

Sitemap