Good genes. Et c’est tout?

Posté par Timothée le 25 June 2008 | , , , , , ,

J’ai de grands cheveux. Vraiment. Longs, soyeux, d’une belle couleur, qui ondulent dans le vent; en un mot superbes. Je me faisais la réflexion, en parlant avec un de mes camarades de promo, non moins chevelu que moi d’ailleurs, que nous avions des traits bien visibles, qui pourraient aisément passer pour des ornements coûteux. Et nous en sommes venus à la conclusion que, si nous étions des animaux, la conquête d’une femelle ne devrait pas être un problème — voyez à quelles discussions le M2 nous réduit…

Pourquoi? Replongeons nous un instant dans les arcanes de la , à la rencontre de théories extrêmement intéressantes, qui trouvent leur origine dans un ouvrage de Darwin : The descent of man and selection in relation to sex (dont la lecture est tout aussi indispensable que celle de L’origine des espèces — c’est à mon sens la plus belle intuition de Darwin). La selection in relation to sex, nous en parlerons sous le nom de “” à partir de maintenant. Et croyez moi — de toute manière je vais consacrer quelques paragraphes à vous convaincre —, le sexe, en , c’est un peu ce qu’on préfère (parce que c’est super important).

Vingt-et-un ans après sa théorie sur la , donc, Charles Darwin a tenté une application à the descent of man. Descent doit être pris ici au sens de “origine évolutive”, même si il y a de longues pages à écrire sur les diverses traductions possibles de ce mot (voire notamment la préface de Patrick Tort dans l’édition française, La filitation de l’homme…). Pour résumer, il existe une étape de sélection des gènes au moment de la reproduction. Sélection des gènes, pourquoi? Parce qu’il va bien falloir se faire à l’idée que tout ce qui bouge, et même ce qui ne bouge pas, ce n’est qu’un moyen pour de l’ADN de se transmettre. La vie, c’est des molécules qui se répliquent; avec des ornements, des mécanismes étranges autour, mais ça reste avant tout de la réplication. La sélection, finalement, ça revient à déterminer quels allèles vont pouvoir continuer leur existence, et quels autres seront éliminés.

Ceux d’entre vous qui ont des aquariums ont probablement des guppies (Poecilia reticulata, si on vous demande), qui sont connus pour leurs couleurs chatoyantes. Surtout chez les mâles. Ceux qui plongent en Méditerranée ont remarqué les couleurs vives des girelles. Surtout chez les mâles. Ceux qui ont déjà vu un paon ont noté la taille impressionnante de la queue. Surtout chez les mâles. A ce moment la, le voyant pattern — qui s’allume à chaque fois qu’on repère un motif répeté — doit se mettre à clignoter à toute allure dans votre cerveau. Les mâles ont une fâcheuse tendance à en mettre plein la vue à tout le monde — surtout aux femelles. Pourquoi?

Tout est une histoire d’honneteté, de signalisation, de F*ck me I’m famous. Vous savez que dans la nature, on ne fait pas ce qu’on veut avec l’énergie dont on dispose. Il est nécessaire de la répartir entre trois impératifs : la survie, la maintenance, et la reproduction. Autrement dit, échapper aux prédateurs, avoir un système immunitaire qui tient la route, maintenir son homéostasie (faire en sorte que son organisme soit régulé), et enfin transmettre son patrimoine . Toutes ces activités se font sur la même source énergétique, autrement dit, si vous investissez dans une, vous prenez à l’autre. Si on classe ces activités, il est dans l’intêret de l’individu de se protéger avant toute chose des prédateurs et des pathogènes, donc l’énergie part dans le système immunitaire, le camouflage, etc. La reproduction est un investissement conflictuel, et il faut faire des compromis (on parle de trade-off).

Qu’est-ce qu’on en tire? Si un individu se permet d’arborer des couleurs à outrance (couleur implique pigment, pigment implique métabolisme, métabolisme indique énergie), de grandes nageoires, ou un plumage hors du commun, et qu’il s’en sort, globalement, bien, c’est qu’il a de l’énergie à dépenser (puisqu’il arrive à survivre, même en investissant beaucoup dans de l’accessoire — du bling-bling, pourrait-on dire).

Et la conséquence directe de tout ça, c’est qu’il a de bons gènes, de good genes, ce qui permet à la femelle de donner une descendance “de bonne qualité” — à la condition que les traits soient héritables, que l’environnement soit adapté aux traits et réciproquement, mais on rentre dans des considérations qui dépassent largement le cadre d’un billet de blog.

Alors quoi, me direz vous, serait-ce que les femelles choisissent leur mâle? Evidemment, d’ou la notion de “”! Et la raison est simple. Un mâle produit beaucoup de gamètes. Une femelle en produit peu, en produit même une quantité finie. La gamête mâle vit en parasite de la femelle. Un mâle peut donner plusieurs descendances à chaque période de reproduction, une femelle non. La femelle porte les petits pendant la gestation — nous reviendrons sur les exceptions. Vous l’aurez compris, en termes très crus, les femelles sont une ressource — les mâles proposent, elles disposent. Une ressource, qui plus est, rare. Âprement disputée. Et de ce fait, elles peuvent se permettre de choisir leur partenaire, parce qu’il est coûteux pour elles de produire une nouvelle génération. Donc, interdiction de se planter. Et il est de l’intêret des mâles de se mettre en valeur, avec des traits impressionants, qui ne font que traduire un bon fond .

Et les hippocampes? Et les apogoninés? Et, en d’autres termes, toutes ces espèces chez lesquelles les mâles portent les petits? Et bien figurez vous que ces “anomalies” font partie des cas dans lesquels les mâles ont un mot important à dire dans le choix du partenaire — sans toutefois que la femelle ne soit totalement exclue de la décision, puisqu’elle doit choisir le “bon mâle”, sur ses capacités de caretaking (le fait de prendre soin de la portée), pour porter sa descendance. Sur ce point j’essaierai de motiver un de mes camarades de promo à vous parler de ses cloportes, il a plein de choses intéressantes à dire.

Tout ça nous ramène donc en ligne droite à mes cheveux (je vous jure). Quels sont les traits de signalisation chez l’humain? Nous n’avons pas de plumes, pas de nageoires, pas de tubercules qui poussent en période de reproduction, et à moins de dépasser un certain taux d’alcoolémie, notre parade nuptiale ne consiste pas à exhiber nos genitalia à la vue des femelles. Et pendant le premier rendez-vous, votre promiser chercher raremment à savoir si vous êtes correctement immunocompétent, pour éviter de partager vos parasites (exception faite des MST, bien sûr).

Du coup, le biologiste évolutionniste en moi se demande si la se fait exactement de la même manière chez les humains. En cherchant un peu, j’ai trouvé un résultat qui semble dire que les femelles (NB que j’utilise ce mot parce qu’il a un sens biologique précis, ici je parle de sexe femelle et non de genre) ont des préférences différentes pour différents morphotypes mâles selon… la période de leur cycle. Sans surprise, leur préférence va vers les morphotypes plus “mâles” pendant la période fertile, et vers les morphotypes plus “efféminés” pendant le reste du cycle (connaissant la durée relative de chacune des pahses, vous voyez ce qui reste à faire).

Et les implications ne sont pas anodines. D’une part, cette distinction revient à séparer les mâles en deux parties (globalement les reproducteurs et les caretakers). D’autre part, certains y voient une cause naturelle — évolutive — de la polygamie/infidélité. Reste à mettre en évidence une corrélation entre attirance et , puisque le est influencé par les codes de moralité de la société — et j’y reviens.

C’est une application à l’humain de l’hypothèse du sexy son, qui stipule que la femelle va tendre à rechercher des mâles qui donneront une descendance ayant la meilleure chance de succès reproductif. Tout ça correspond très bien à la définition classique de la fitness (ou “valeur adaptative”), qui consiste à mesurer l’espérance d’avoir des descendants en deuxième génération: ce qui compte, pour assurer que les allèles se transmettent durablement, c’est qu’ils donnent une descendance fertile et attractive.

Une autre point en faveur d’une sélection sexuelle chez les humains, c’est le choix du mâle “à l’odeur”. Les femelles à qui l’ont fait renifler des t-shirts dans lesquels des mâles ont transpiré — vous l’aurez compris, la , ça tourne vite au graveleux — montrent une préférence pour ceux dont les allèles du CMH sont les plus différents des leurs. Pourquoi? Le CMH, très succintement, est un des composants fondamentaux du système immunitaire, qui s’occupe de la détection des amis/ennemis. Et ses récépteurs sont très proches des récépteurs olfactifs, en terme de structure. Différents papiers ont montré qu’en présence de parasites/pathogènes, il était intéressant de choisir la diversité — on détecte plus de choses — au nivau des allèles du CMH (et leur héritabilité, pour les généticiens de l’assistance, favorise la diversité : polyallélisme, polygénisme, co-expression).

Il n’est donc pas exclu que des choix non-conscients — mais évolutivement justifiés — soient en jeu lors de la sélection d’un partenaire. Mais vu que nous ne passons pas notre temps à nous renifler les aisselles, si ce n’est par accident, d’autres mécanismes pourraient-ils être impliqués?

Si je pose la question, c’est que la réponse est oui, et je vais vous expliquer pourquoi. Full disclosure toutefois, on rentre ici dans une partie ou je vous livre une intuition, plus qu’un fait vérifié/vérifiable. En plus de good genes, il est possible qu’une femelle cherche les good memes. Autrement dit, il faut que les deux partenaires soient “faits l’un pour lautre”. L’évolution de comportements sociaux chez l’humain fait apparaître un niveau supplémentaire de , qu’on pourrait appeller sélection comportementale, ou sélection .

Pour ceux qui n’auraient pas suivi, un meme, c’est une unité d’information culturelle, qui est transmise, mute, s’adapte à son noosystème, l’écosystème des idées. Les memes, c’est ce que les parents transmettent à leurs enfants, ce que vous recevez dans votre boîte mail, les chaînes de blog dont on retrace l’histoire évolutive.

Et à ce moment la, vous me tirez gentiment par la manche en me signalant qu’il est temps de redescendre sur terre, parce que mon histoire de meme, il y a peu de chances qu’elle conditionne la reproduction. Et pourtant! Cette compatibilité entre individus humains prend son sens quand on réflechit à long terme. Chez les humains, le caretaking est le fait des deux parents — dans un monde idéal… — qui sont donc collés l’un à l’autre pendant plusieurs années.

Dans cette optique, une compatibilité mémétique est importante, si ce n’est fondamentale! Du coup, et vous voyez qu’on en est revenu à mes cheveux, les autres formes de signalisation corporelle peuvent être moins considérées. En clair, un signe extérieur de richesse vaut probablement mieux qu’un système immunitaire fonctionnel… L’humain est un animal particulièrement dysfonctionnel de ce point de vue là…

Je commence à me rendre compte que ce billet est considérablement long, avec plein de vrais morceaux de concepts parfois obscurs dedans. Il est donc temps de clore, avec le vague espoir de susciter une quelconque réaction parmi mes lecteurs!

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7 réponses pour le moment

7 réponses à “Good genes. Et c’est tout?”

  1. “Et nous en sommes venus à la conclusion que, si nous étions des animaux, la conquête d’une femelle ne devrait pas être un problème — voyez à quelles discussions le M2 nous réduit…”

    En même temps, c’est l’été, il doit bien y avoir une raison évolutive aux hormones en surchauffe à cette période de l’année :P

    Sinon, je ne crois pas que ce soit ridicule ton histoire de mèmes. L’homme est un animal social; sa culture influe forcément sur son évolution. L’un des exemples d’interaction mème/génétique des populations étant le peuple juif qui est je crois très homogène génétiquement et très peu “mélangé” à d’autres peuples.

    26 Jun 2008 à 4:15 am

  2. Timothée

    En fait, il y a bien un effet de la température sur la reproduction, même chez les humains, ou c’est encore les femelles qui décident (cf. ce billet par exemple).

    Et évolutivement, dans notre hémisphère, il me semble bien que s’il fallait choisir une période pour que les hormones s’agitent, sachant le temps de gestation, ce serait plutôt le milieu de l’hiver, pour que (i) la mère ne soit pas exposée à un environnement trop défavorable et que (ii) la nouvelle génération arrive à une période connaissant un climat agréable.

    Mais le fait qu’on aie de quoi s’émanciper des contraintes climatiques — plus ou moins — permet d’avoir une période de reproduction qui ne soit pas spécialement définie.

    Je n’étais pas au courant pour le peuple juif, l’info est intéressante…

    26 Jun 2008 à 9:41 am

  3. Houm…hem!

    Quatre petites remarques:
    1 - j’adore les phrases du type “Si je pose la question, c’est que la réponse est oui…”,
    2 - je me demandais si ce billet était un pré-texte avant de nous parler du choix des mères-porteuses? Sujet qui fait l’actualité.
    3 - Commentaire pour TOM : en ce qui concerne le peuple juif, l’homogénéité supposée est “idéale”. Petit exemple, pour les ashkénazes (le nord, l’Europe de l’Est..) s’ils sont un poil plus clairs côté peau que les sépharades (sud) c’est qu’il ne faudrait pas oublier le poids de l’histoire: pogroms accompagnés de viols et autres jouyeusetés.
    4 - chez les humains, est-ce que le facteur économique ou de pouvoir (social) peut être négligé dans les choix “d’appariements” et de reproduction?

    27 Jun 2008 à 7:09 pm

  4. @ aA : pour le peuple juif, voir le dernier chapitre du God Gene :

    http://tomroud.com/2008/03/08/lecture-the-god-gene/

    Mais ce n’est pas le seul à discuter cela…

    28 Jun 2008 à 12:59 pm

  5. @aA :

    Très bonnes questions! Je répond à 2 et 4, puisque Tom a répondu à 3, et que 1 n’appelle pas à discussion!

    2. Non, du tout. Ca aurait pu. Mais je n’ai pas assez suivi.

    4. Non, je ne pense pas. Ca revient à choisir un partenaire “fiable”, autrement dit qui apportera les ressources (matérielles) cette fois au couple (et donc, potentiellement, à la descendance). Après, ça tient probablement plus de la socio/psycho que de l’évolution…

    28 Jun 2008 à 3:14 pm

  6. 27CashOffers.com

    A propos du livre de Dean Hamer, je ne suis pas du tout certain de la fiabilité de ses statistiques lorsqu’il annonce moins de 1% de mariages hors communauté. Ces chiffres pourraient convenir dans une toute petite communauté observante et dans des circonstances historico-environnementales particulières. Donc, généraliser sur l’ensemble des juifs n’a pas de signification (Beta Israel - Falashas, compris), parler à partir d’une communauté spécifique de juifs observants a une vraie signification et va peut-être dans le sens des conclusions de l’auteur. Une autre piste plus iscientifique concerne l’étude de la maladie de Tay-Sachs, qui se transmet sur le mode récessif autosomique - le gène muté codant pour la sous-unité alpha de l’hexosaminidase A (HEXA) a été localisé sur le chromosome 15 (15q23) - maladie pour laquelle les Juifs Ashkénazes sont une population à risque. Le fait que la “judéité”, si j’ose dire, se transmette par la mère depuis des milliers d’années rend la population “intéressante” sur le plan de l’évolution.

    02 Jul 2008 à 11:50 am

  7. @aA : Je rejoins un peu ton point de vue sur le 1%. Je n’ai pas lu le bouquin, mais ça me semble très faible. Qu’on annonce ce genre de statistiques chez des quakers ou des mormons, pourquoi pas, mais j’ai plus de mal à le concevoir pour les juifs, qui ne sont pas autant fans de l’isolement…

    Comme tu le soulignes très justement, la transmission essentiellement maternelle (du meme!) est intéressante. Ce que je me demande, c’est si on a un isolement du même type que celui qu’on observerait si il n’y avait pas hybridation entre deux populations, pour des causes génétiques : en d’autres termes, est-ce que le “meme” a une influence sur le gène?

    02 Jul 2008 à 12:07 pm

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