Le spectre d’hôte des pathogènes est-il une information utile en santé publique?

Posté par Timothée le 23 Apr 2008 dans , , , Pas de commentaires

J’ai récemment parlé de travaux visant a déterminer les différents facteurs impliqués dans l’émergence d’un agent pathogène. Si mon dernier billet visait à comparer des différences dans la méthodologie, il est temps de passer à des choses plus biologiques, plus proches aussi — je l’avoue — de mes préoccupations quotidiennes. Au programme du billet d’aujourd’hui, donc, une réflexion sur l’importance de la connaissance du spectre d’hôte d’un pathogène quand on fait de la santé publique. On peut être tenté de se demander où cette question trouve son origine. La réponse est assez simple. Mais pour commencer, quelques concepts.

Spectre d’hôte, spécificité, et autres

Il existe différentes manières de définir la spécificité d’un parasite. Certains auteurs ont proposé de mesurer le nombre de tissus, de types cellulaires qu’un pathogène peut atteindre. D’autres — Lymbery en tête — pensent qu’il est tout aussi judicieux de s’intéresser au nombre d’espèces qu’un parasite peut atteindre. J’en profite pour une remarque; il est possible que j’utilise parasite et pathogène de manière assez identique. Question d’habitude. D’autres auteurs enfin ont considéré que si le nombre d’hôtes était important, il fallait aussi prendre en compte leur proximité phylogénétique.

Dans notre cas, nous allons nous contenter du nombre total d’hôtes, même si les autres points de vue sont tout aussi défendables, pour deux – discutables – raisons. D’une part, on va se concentrer sur les émergences, et plus précisément le passage de l’animal à l’homme; d’autre part, la majorité des études précédentes a retenu le spectre d’hôte comme information principale. La première raison peut être contredite en avançant que considérer la proximité phylogénétique est tout aussi pertinent (ce qui est vrai), et la seconde en rappelant que ce n’est pas parce que tous les imbéciles sont d’accord qu’ils ont raison (autrement dit, ce n’est pas parce que tout le monde fait la même chose que c’est une bonne façon de faire).

La tendance globale

Plusieurs études se sont intéressées aux tendances globales, partagées par les maladies émergentes. Plutôt que de maladies, je m’intéresse ici aux pathogènes, c’est-à-dire aux organismes qui provoquent les symptômes — pour faire simple. Le travail de Wollhouse & Gowtage-Sequeria dont je parlai dans mon précédent billet a clairement permis de constater que la “probabilité” qu’un pathogène soit responsable d’une émergence dépend… de son spectre d’hôte. Qu’est-ce à dire?

Mettons à part les virus. Nous y reviendrons dans la dernière partie de ce billet. Pour les autres organismes, on observe que ceux qui n’infestent que l’homme — des spécialistes, donc — sont les moins représentés parmi les pathogènes provoquant des émergences. Ceux ayant un spectre d’hôtes non-humains de 1 (un hôte non humain en plus de l’humain) sont plus représentés parmi les émergents, et ainsi de suite jusqu’aux organismes avec 3 hôtes non humains.

Comment l’interpréter? De manière simple, on constate que “plus on en a, plus on en a”, autrement dit, c’est ceux des pathogènes qui ont le plus d’hôte qui sont le plus susceptibles de passer rapidement chez l’homme. Et ceux qui, évolutivement, n’ont qu’un hôte, s’en satisfont tout à fait. Ce qui devrait nous mettre la puce à l’oreille : on dirait bien qu’on a certains pathogènes capables d’aller un peu partout, et d’autres qui sont plus limités…

Des explications biologiques?

Vous imaginez bien qu’on peut trouver des explications biologiques à cette constatation. La restriction d’habitat – le fait de ne pas pouvoir exploiter toutes les niches, ici tous les hôtes – est une problématique classique, et puisque dans ce cas ça m’arrange, je vais séparer les raisons en deux cas (traditionnellement, on parle de restriction par l’adaptation ou par la dispersion, ce que je vais m’empresser de ne pas faire ici).

Tout d’abord, une influence phylogénétique. Prenons le cas des virus, sur lesquels j’avais promis de revenir. J’ai dit que c’était les seuls à ne pas vouloir respecter la tendance globale, et à avoir tendance à émerger beaucoup quel que soit leur spectre d’hôtes non-humains. Pourquoi? Un virus entre dans une cellule en se fixant a un récepteur membranaire, dont certains sont très fortement conservés au cours de l’évolution (pas forcément en séquence, mais au moins au niveau de leurs formes, ce qui est tout aussi important). Et ce n’est pas une surprise si je vous dit que certains parasites sont très restreints à des taxons – groupes d’espèces apparentées — proches (question d’adaptation, je ne vais pas en noircir des pages).

Mais une influence biologique peut être invoquée. Des travaux ont montré que les parasites généralistes avaient une plus grande variabilité – on a des données génétiques et morphométriques — que les spécialistes. Grâce à cette caractéristique, ils sont éventuellement capables de se trouver plus à leur aise sur un nouvel hôte qu’un spécialiste très adapté à son hôte. D’autant plus que le nouvel hôte est proche; la vérification de cette idée n’est même pas forcément compliquée : il suffit de regarder, dans les pathogènes émergents avec aucun hôte humain, comment les hôtes se répartissent d’un point de vue phylogénétique (plus de grands signes, de rongeurs, d’ongulés,…). On doit sans doute pouvoir trancher entre écologie et phylogénie dans ce cas.

Allez, par cette – par nécessairement – habile pirouette, j’en reviens à la vision classique de la restriction d’habitat: par l’adaptation, ou pas la dispersion. Les deux situations évoquées plus haut tombent sous le coup de l’adaptation : on se transfère sur des hôtes qui ressemble à ce qu’on connaît, ou inversement, on est capable de se transférer si on a la capacité d’être variable.

Et la dispersion alors? Si on possède un nombre d’hôtes important, on est potentiellement fortement présent dans l’écosystème, et on a donc plus de chances qu’une de nos larves entre en contact avec un individu qui va lui convenir, et qui deviendra un nouvel hôte – attention, vision simpliste et idyllique de la chose. Mais là, de nouveaux mécanismes entrent en jeu, avec l’intervention de vecteurs, les effets de dilutions, et plein d’autres choses qui tendent à faire mal aux crânes non avertis…

Note : Pas mal de billets en “stade larvaire” ces temps-ci… A prévoir? Peut-être un peu de reconstitution d’histoire évolutive, ou alors de l’immunologie… Selon le temps dont je dispose…

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