Débat en cours : Marie-Monique Robin, les blogueurs, et les autres

Le comportement de Marie-Monique Robin m’inquiète beaucoup, j’ai déjà dit tout le mal que j’en pensai, je ne recommencerai pas. Au lieu de ça, je vais profiter du fait que nous soyons face à un débat intéressant pour tenter de voir comment ça se déroule.

Je n’ai pas critiqué son reportage (du mois pas ici, puisque hors ligne, j’ai fait savoir autour de moi à quel point je l’avais trouvé partisan, et mal documenté), et contrairement à ce que me proposait Pascal, je ne le ferai pas. J’ai mieux à faire que de me retrouver accusé de diffamation, ou d’être jugé parce que le génome d’A. thaliana est différent du génome du maïs, comme le disait Fulmar.

Avant tout, un petit full disclosure. Je pense que Monsanto à fait beaucoup de choses inadmissibles, et que Monsanto est méchant, ou presque. Je pense que le vivant n’est pas brevetable, mais les OGM si. Je pense que Kuntz est un affreux scientiste pro-OGM, et que l’AFIS n’en est pas loin non plus [1]. Je pense que Séralini est un désinformateur de première classe, et que le « think tank»  de Corinne Lepage ne vaut pas mieux [2]. Je suis contre les OGM en général, sauf contre ceux qui ont un aspect humanitaire [3], et qui peuvent aider ceux qui en ont besoin, et non ceux qui s’enrichissent avec. Et surtout, je suis contre ceux qui utilisent leur poste de « reporter»  (notez les guillemets) pour imposer des vues partisanes, et faire passer des idées personnelles.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai décidé de me pencher un peu sur la technique de Marie-Monique Robin, après qu’un certain nombre de personnes ai décidé de faire savoir qu’elle racontait, peu ou prou, n’importe quoi à propos des OGM [4].

La première chose qui m’a choqué, c’est que l’AFIS et MMR utilisaient la même technique : mélanger les informations sur « le vif du sujet»  et les références à d’autres événements. D’un côté, Kuntz et Naud rappellent l’épisode des yeux volés, et considèrent qu’on peut l’utiliser comme tremplin pour ne rien prendre au sérieux de la production de MMR [5]. De l’autre, MMR établit un parallèle entre l’AFIS et l’affaire du sang contaminé, entre autres.

Avouons le, le débat MMR/AFIS ne brille pas par son usage de la bonne foi et de l’intelligence, on aurait plutôt envie d’attraper les deux par la tête, et de les cogner sur un mur jusqu’à ce qu’ils reviennent à la raison.

Dans sa réponse, MMR écrit :

[L'AFIS] est connue pour ses prises de position scientistes pures et dures et son soutien sans faille à l’establishment scientifique, dont elle estime que la parole et les travaux ne sauraient être questionnés par des citoyens aussi ignares qu’impies [6] parce que non scientifiques. C’est précisément au nom de cette science « au-dessus de la mêlée » et qui n’a de compte à rendre à personne, qu’ont pu avoir lieu les grands scandales sanitaires des vingt dernières années : affaire du sang contaminé, crise de la vache folle, drame de l’hormone de croissance, ou désastre criminel de l’amiante.

Ce n’est pas fondamentalement faux. Une science sans contrôle est dangereuse, mais le fait de s’engager dans cette réflexion ici est totalement déplacé. D’une part parce que MMR utilise cette phrase pour faire passer l’idée que les scientifiques sont des monstres qui éradiquent le peuple au nom de leur religion — eut-elle parlé de Mengele que ça lui aurait valu un point Godwin…

S’ensuivent de longs paragraphes sur l’amiante; quel rapport? Aucun, bien sûr, si ce n’est celui d’établir un fait qui semble gravé dans le marbre : les scientifiques sont tous des salauds, et probablement la première cause de mortalité dans le monde. Ils n’agissent que dans l’intérêt des industriels. Plus formellement, je vois dans cette référence à l’amiante un beau sophisme (un argumentum ad odium, si je ne me trompe).

Le reste est du même acabit. On nous sert du lobby des mandarins, verbiage scientifique, des affirmations et rebuffades qui ne reposent sur rien, si ce n’est l’argument de l’autorité dont MMR prétend disposer. Et le tout est émaillé de fréquentes références à son livre. C’est peut-être artefactuel, mais on croirait lire du Jean Staune.

L’épisode Pusztai ne nous est pas épargné, bien évidemment, quand bien même on sait à quel point son étude était loin de montrer ce qu’il prétendait à l’époque… Et juste après arrive Richard Doll [7], l’autre marronnier qu’on invoque quand on veut montrer que les scientifiques sont tous des pourris et qu’on devrait les brûler. Et pour finir, Manuel Malatesta est citée aussi, malgré les critiques violentes que son étude avait suscitées. L’ensemble est assez lamentable, au final, je m’attendais à une réponse plus présentable.

La conclusion de la réponse ne vole pas bien plus haut :

Les arguments pseudo-scientifiques de M.Kuntz visent à noyer le lecteur pour semer le doute sur ma capacité à comprendre réellement le sujet que je traite. […] Je n’ai certes pas de doctorat en biologie, mais un bac scientifique qui m’a amplement suffi pour assimiler la matière et surtout saisir les enjeux et poser les bonnes questions.

Notons que MMR utilise la même technique : noyer le téléspéctateur (et éventuellement le lecteur de sa réponse) sous une masse d’informations, omettant soigneusement certains aspects, pour faire passer en force son message.

Le passage sur le bac scientifique est déjà plus hallucinant. La moitié de ma formation concerne la biologie moléculaire, et la transgénèse (végétale notamment), l’autre est de l’écologie pure et dure. Pourtant, je n’ai toujours pas la prétention d’avoir « assimilé la matière et saisi les enjeux»  du débat sur les OGM. J’ai comme un doute sur le fait qu’un Bac S des années 80 (à vue de nez) comporte les enseignements nécessaires pour appréhender ce problème. Si MMR avait pris la peine de se rendre compte que ses connaissances en matière de biotechnologies végétales étaient faibles, elle aurait probablement pris le temps de se documenter, et nous aurait gratifié d’un « documentaire»  de bien meilleure qualité.

Les critiques de Kuntz sur les travaux d’Ignacio Chapela (cf. le billet d’Enro sur ce sujet) ne sont pas beaucoup plus glorieuses, cependant. Kuntz a une fâcheuse tendance à voir ce qui l’arrange, y compris dans sa lecture des controverses. Décidément, il ne fallait pas les laisser s’engager dans une joute, ces deux là.

Maintenant que j’ai craché ma bile — en fait non, je suis d’une humeur radieuse, mes manips marchent mieux que jamais — sur la « réponse»  de MMR, intéressons nous à la manière dont elle gère les débordements de nos impertinents blogueurs, Fulmar et OldCola en tête.

D’une part, le recours à un avocat est dommage. Plutôt que de s’aventurer sur le terrain du débat scientifique — ce qui aurait été intéressant avec des personnes un peu plus ouvertes d’esprit que Kuntz — MMR fait le choix de museler l’opposition. Et plus encore, elle se permet, en totale contradiction avec la loi, de mettre en ligne des réponses de blogueurs menacés. A la mauvaise foi, et à une bonne dose de travail bâclé, s’ajoutent l’hypocrisie — et l’infraction. Joli tableau de chasse…

Vous pourriez, maintenant, vous dire que certes elle abuse dans son comportement vis à vis des blogueurs, et que la mauvaise foi ambiante de sa réponse est un effet de sa profonde frustration face à la véhémence des attaques contre son travail. Je vous répondrais donc qu’elle utilise les mêmes méthodes dans son reportage. Cédons la parole à Gilles Mercier :

Le film d’Arte est dépourvu de toute rigueur. Les conclusions ne découlent pas d’une enquête, elles constituent le point de départ du film, sa trame. Il faut démontrer la dangerosité des OGM, qu’importe la méthode!

Et de fait, la méthode employée par MMR est particulièrement risible : en entrant Monsanto c’est mal dans Google, elle obtient des pages web qui lui disent que Monsanto c’est mal.

A ce moment, j’ai été tiraillé — tiraillement partagé par les quelques collègues avec lesquels j’ai regardé ce « reportage»  — entre l’envie d’éteindre la télé à la batte, et le besoin de partir d’un grand rire hystérique. Et finalement, je me suis dit que du journalisme d’investigation comme ça, tout le monde pouvait en faire. Avec sa méthode, MMR pourrait même prouver qu’elle est une journaliste malhonnête.

Comme le disait si bien Yann-Arthus Bertrand, a propos des reportages sur les OGM,

On peut se tromper, ça peut être mal fait, manipulateur, n’empêche que c’est bien

Ce qui devrait rassurer MMR…

Alors au final… Militantisme anti-OGM pur et dur? Oui. Journalisme manquant d’honnêteté, oublieux de règles d’éthique et de déontologie? Sans être spécialiste, je le crois. Désinformation? N’en doutez pas, tout au moins sur les OGM — la partie sur le RoundUp est plutôt bonne, et je partage les vues de MMR sur ce point. Et attention à ceux qui voudraient faire comprendre à MMR que son bac scientifique ne fait pas d’elle une autorité en matière de biotechnologies, ou encore que ses techniques de manipulation des masses ne sont pas aussi subtiles qu’elle veut bien le croire…

Vous vivez dans Le monde selon Marie-Monique Robin, et ses avocats sont ici pour vous le rappeler…

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Notes

  1. Leur tendance à hurler au Lyssenkisme à chaque évocation du principe de précaution, ou volonté d’impliquer la société civile dans le débat scientifique — à une vraie place — me fait systématiquement frôler la crise de spasmophilie []
  2. Ils s’étaient illustrés dans un précédent reportage sur le sujet, d’ailleurs. []
  3. Par exemple le Golden Rice []
  4. Tout au moins, ce qu’elle dit est suffisamment peu clair pour que ça aboutisse à un grand n’importe quoi []
  5. Mon opinion sur ce sujet très précis, d’après ce que j’ai pu lire, et qu’on peut lui accorder une crédibilité sacrement entamée quand même []
  6. Ce qui implique que pour l’AFIS, la science est une religion — ce n’est pas nécessairement inexact — et que le « petit peuple»  méprise cette « religion» . J’ai vraiment du mal quand un débat commence de cette manière []
  7. On remarquera aussi qu’il est impossible de comprendre l’ampleur du problème Doll à partir de ce qu’en dit MMR dans sa réponse []

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19 Responses to “Débat en cours : Marie-Monique Robin, les blogueurs, et les autres”


  • Bon, une fois qu’on a bien attaqué MMR, on fait quoi ? On range son documentaire au placard et on n’en parle plus ? On prend le meilleur (la critique des pratiques d’une entreprise) et on laisse le moins bon (la critique d’une technologie) ? Parce qu’étonnamment, Robin n’est pas la seule à raconter certaines choses : voir par exemple cet excellent article de « Vanity Fair» , du très bon journalisme, qui fait dire qu’elle n’est probablement pas très loin de la vérité malgré certaines affirmations à l’emporte-pièce (ma préférée : quand elle déduit de la brève conversation entre Bush et un représentant de Monsanto que « Bush s’attendait à des objectifs plus nobles et qu’il découvre les véritables intentions de Monsanto» )…

    Et puis, concernant sa méthode d’enquête, pourquoi pas : le téléspectateur attentif remarquera qu’à un moment, elle clique sur un résultat Google qui correspond à mon billet sur Quist et Chapela. Plutôt une bonne et saine lecture, non ? ;-)

  • Je suis pour la solution 2 : on prend le bon, on garde le mauvais. Ou alors, on attend une critique un peu moins brouillonne…

    Sur le fond, je suis plutôt d’accord avec elle. Monsanto est très discutable, les OGM RR-Ready c’est l’équivalent en biotechnologies végétales du mal absolu, puisque ça sert comme argument pour vendre des pesticides — plutôt que de faire de la culture durable, mais ça ne rapporte pas à Monsanto. Mais ça ne justifie pas de faire des mélanges entre RR-ready et PGM en général, entre le sang contaminé et les OGM, etc etc…

    Mais effectivement, on ne peut que la féliciter pour ses excellentes lectures (ca y est, maintenant tu as un conflit d’intérêt…)

  • « les OGM RR-Ready c’est l’équivalent en biotechnologies végétales du mal absolu» 

    ?

  • Dans la mesure ou ils ont été introduits pour vendre du RoundUp…

    Ne sois pas si imperméable à mes exagérations, je suis malheureux comme une pierre à chaque fois…

  • j’ai commencé à regarder un peu de biblio sur le sujet, et il semble que mieux vaut un roundup ready qu’une culture conventionnelle du point de vue environnemental et économique (pour l’agriculteur). D’ailleurs, ça devient matière à billet tout ça.

  • PS: ce n’est pas l’exagération qui m’a fait réagir, seulement qu’il ne me paraît pas évident que les PGM RR sont « mauvais» , une fois que l’on fait le bilan

  • Je me demande si la solution la plus enviable pour l’environnement n’est pas l’agriculture durable…

    Pour que le RR-ready soit meilleur, il faut être sûr de son impact à large échelle, et pas seulement sur un organisme. Il faudrait déjà être persuadé que le round-up est inoffensif, et que les loci de résistance ne se promènent pas dans tout l’ écosystème après…

  • ça dépend: pour toi, « l’agriculture durable» , c’est une agricuture sans intrants?

  • Evidemment que non, ce n’est pas une agriculture sans intrants… C’est une agriculture qui explore avant tout les alternatives aux herbicides/pesticides/autres…

  • « un bac scientifique m’a amplement suffi pour assimiler la matière»  : Vraiment excellent !! « et moi j’ai appris à lire, alors j’ai tout de suite vu que Kirkegaard c’était un con, hein»  !!

    (Je précise qu’étant moi même le fier titulaire d’un bac scientifique, je suis parfaitement qualifié pour juger de l’inanité de la phrase citée plus haut, et ne peux donc en aucun cas être attaqué pour diffamation. Et toc.)

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