Il y a des lectures qui vous plombent le moral. Et ce sur quoi je suis tombé hier en lisant les commentaires du billet de Fulmar sur le reportage Le monde selon Monsanto
en fait incontestablement partie. Fulmar, blogueur que j’apprécie parce qu’il défend un écologisme modéré (et rationnel), donc, a publié suite à ce reportage une courte analyse, dans laquelle (en substance) il avance que la dénonciation des abus de Monsanto est une bonne chose, bien menée, mais qu’il y a de nombreux amalgames sur les technologies OGM, et les différents types de plantes transgèniques.
Ce qui m’a plombé le moral, en revanche, c’est le dernier commentaire. Signé par William Bourdon, et prenant la forme d’un communiqué, annonce clairement la couleur : la moindre critique vis-à-vis de l’auteur du reportage (la très controversée Marie-Monique Robin) sera considérée comme de la diffamation publique.
Je m’insurge.
Je me souviens avoir été bien plus virulent sur le reportage de Gérard Pascal, sans avoir été embêté pour mon analyse. Marcel Kuntz, via l’AFIS, a publié une analyse largement plus virulente que celle de Fulmar. Il aurait pu être visé aussi. Mais la situation change.
Quelle est la situation actuelle? De nombreux journalistes, reporters, etc se servent de leur profession pour faire passer des opinions personnelles, soit par manque d’information, soit pas pure malhonnêteté. Les blogueurs ont la possibilité de mettre en avant ces erreurs, et de présenter la situation en nuances de gris, au lieu du tout noir ou tout blanc que les médias traditionnels tendent à imposer.
Le phénomène viral aidant, les billets de blogs peuvent être repris très rapidement à peu près partout dans le monde (les licences type Creative Commons facilitant la reprise mot pour mot, et éventuellement les traductions). Si un journaliste est surpris en flagrant délit de mauvaise foi, tout le monde va le savoir, et très rapidement.
Pour certains, la solution est toute trouvée. Il suffit de décrédibiliser l’image du blogueur; de le présenter comme quelqu’un versé dans la diffamation, qui cherche à se mettre en avant en rabaissant d’intègres journalistes. Une chaîne a la possibilité de s’offrir un très bon avocat, un blogueur, non (en tout cas, un étudiant comme moi ne le peut pas).
On parle de whistleblowers [1], il est possible que ce soit, en matière d’information scientifique, le blogueur — ou le gestionnaire de site internet, l’AFIS fait ça très bien — qui occupe cette place. On a donné à ceux qui ont les compétences — du fait de leur formation — pour analyser l’argumentaire, les omissions, et autres pratiques discutables, et les « journalistes d’investigation» qui avant avaient le champ libre se retrouvent sous contrôle.
Les différentes affaires — ayant débouché sur la condamnation de blogueurs — ont pu donner des idées à certains, qui du domaine people, ont transporté la méthode vers les blogs scientifiques. Il y a quand même des nuances subtiles.
Critiquer un cas de désinformation scientifique, ça demande du temps. Il faut se documenter sur le sujet, éventuellement parler avec des gens qui en savent un peu plus long, étudier « sa cible» , analyser les faits présentés, l’argumetaire… C’est probablement le plus bel exemple de lecture critique qu’on puisse trouver. Ce n’est pas de la diffamation. C’est de la démonstration — d’incompétence, de mauvaise foi, ou d’un doux mélange des deux.
Au début, les blogueurs étaient plutôt dans le vent, plutôt bien vus, parce qu’ils étaient porteurs de quelque chose de nouveau, et surtout qu’ils faisaient les choses dans leur coin. Depuis que le phénomène blog prend de l’importance, indépendamment du milieu considéré, le pouvoir d’informer — alternatif à celui des médias traditionnels — inquiète.
Que l’on cherche à monitorer l’activité des bloguers, pour éviter justement que certains profitent de leur notoriété (relative) pour se livrer à de la désinformation me semble tout à fait normal. En revanche, la tendance qui s’annonce de recourir systématiquement à la menace et à la répression est intolérable. La liberté d’expression est un des fondements d’une démocratie (donc d’une démocratie scientifique…), et il vaut pour les blogueurs comme pour les journalistes. Si ils font mal leur travail, le retour de bâton est tout à fait normal à mes yeux.
En suivant ce qui se dit sur les blogs, en guise de conclusion, j’ai l’impression qu’on se dirige vers du tout répressif, parce que les médias « standard» — et d’autres — cherchent à contrôler un phénomène qui n’est — de par sa nature — pas contrôlable autrement. Le blogueur n’est inféodé à rien ni personne, et possède une liberté de mouvement enviable. Qui lui permet de taper assez fort sur ceux qui le méritent; j’ai visionné quelques extraits du reportage, et pour moi, comme pour Fulmar, comme pour Marcel Kuntz, rien que pour les amalgames qui sont faits sur les OGM, ce reportage méritait quelques tapes sur les doigts.
Mais surtout, il me semble qu’il est du devoir des blogueurs de ne pas se laisser intimider, et de mettre en avant la pertinence de leur démarche. Et plus encore, son caractère profondément nécessaire, à l’heure où ceux qui ont les compétences pour mener des actions d’information scientifique ont enfin les moyens techniques de le faire.
Edit : Antoine V. en a aussi fait les frais…
Notes
- Ceux qui donnent l’alerte, souvent en prenant des risques. [↩]












Salut,
Une question se pose quand même quand à l’application de la loi sur la diffamation publique (Loi sur la Liberté de la Presse du 29 juillet 1881 en son article 29 alinéa 1) dans le cas de blogs personnels (comme le tien ou celui d’Antoine). Le blog fait souvent office de lieu d’expression personnelle ou le travail de recherche journalistique n’est pas nécessaire. En d’autres termes, dans quelle mesure un blog peut être défini comme de la « presse» et tomber sous le coup de la loi sur la diffamation publique ?
F.
J’ai fait le tour des blogs concernes pour indiquer une bonne source sur le sujet, maitre eolas:
http://www.maitre-eolas.fr/2008/03/25/909-que-faire-quand-on-recoit-un-courrier-d-avocat
N’exagérons rien. Je viens de lire le billet de Fulmar et les commentaires qui ont suivi, il n’y a rien de diffamatoire là-dedans, et une lecture du « billet» de l’avocat ne révèle aucune accusation propre à Fulmar. Il parle, plutôt vaguement, de « sites Internet» . Ca ressemble furieusement à une tentative d’intimidation -et ça, ça n’a rien de propre aux blogueurs, l’univers journalistique a reçu de telles tentatives d’intimidation depuis des générations. Voyons-y un bon côté: plutôt que de révéler une attitude discriminatoire vis-à-vis des blogueurs, je dirais que ça révèle que cet avocat les considère désormais comme « du vrai monde» …
En plus, si cette histoire enfle, ça va faire une excellente publicité à ce documentaire…
Un élément supplémentaire. En fait, ce qui semble déranger souverainement cette journaliste, c’est que certains aient fait allusion à une accusation vieille de 15 ans pour laquelle un jury a pourtant tranché en faveur de la journaliste. Effectivement, ça n’est pas très adroit de la part des auteurs-blogueurs qui ont ressorti cette vieille affaire, comme si ça cautionnait leurs critiques du reportage de 2008: on appelle ça la tactique de l’amalgame, et c’est, intellectuellement, un procédé très dangereux.
Tout à fait d’accord pour l’amalgame… Mais MMR ne fait pas autre chose, ni dans certains passages de son reportage, ni dans sa réponse à l’AFIS — en ouvrant tout de suite sur le sang contaminé, l’amiante, etc… rendant même l’AFIS partiellement responsable de ces problèmes —, ni sur son blog.
Le problème, c’est que malgré qu’on soit maintenant « du vrai monde» — et c’est plutôt encourageant —, le risque de muselage des critiques par la voie légale existe, et est dangereux. Ca veut dire que certains journalistes vont pouvoir continuer à fournir du travail plus que médiocre — carrément mauvais, dans certains cas, au moins sur le plan scientifique — sans que de réponse puisse être apportée.
@Timothée: pas d’accord. Si ce film est fondamentalement mauvais, il doit être critiqué sur la base de son contenu. Relisez la lettre d’avocat, et vous verrez qu’elle ne ne vise en rien ceux qui ont critiqué ce film pour le critiquer. Elle vise ceux qui ont fait cet amalgame douteux.
Transposons cela en science. Imaginons qu’un scientifique ait publié en 1990 une recherche. Des gens l’accusent d’avoir fraudé ses données. Une enquête de l’université le blanchit. Depuis, il a poursuivi son travail et publié plusieurs autres recherches. En 2008 justement, il en publie une autre. Des gens critiquent la qualité de son travail, et pour appuyer leurs arguments, ressortent le fait qu’en 1990, il avait été accusé. Est-ce que ce ne serait pas un motif suffisant pour une poursuite en diffamation?
Oui, tout à fait d’accord, je ne dis pas autre chose… Je faisais seulement remarquer à toutes fins utile que MMR employait exactement la même technique contre ses opposants…
C’est là qu’il faut être plus intelligent qu’elle. Je ne suis pas en France, et je n’ai pas vos sources d’information, mais ce qui est sûr, c’est qu’un journaliste qui veut vraiment faire le-travail-qu’un-journaliste-ne-fait-pas pourrait assez facilement critiquer ce film -ça, plusieurs blogues l’ont déjà fait- et son auteure; si vraiment il y a de quoi critiquer son travail, il faut pour cela aller au-delà d’un banal article de L’Humanité vieux de 10 ans, et surtout ne pas se contenter d’un résumé d’un reportage qu’on n’a pas vu! (une des « critiques» que j’ai lues hier soir sur un des blogues critiquant MMR). Il faut retourner à la source originale, interviewer des gens, bref, trouver des arguments solides. Tel que je le décris, ça peut sembler long, mais en réalité, ce n’est qu’un travail de recherche de quelques heures. Sur un mois, ça représente un ou deux billets en moins.
Je sais bien, j’avais fait un peu la même chose ici. Je partage tes inquiétudes sur le fait de critiquer un reportage à partir du résumé — ou pire encore, ce que fait Myers, en critiquant un film qu’il n’a pas vu.
Le problème est évidement complexe, et il serait intéressant que tout le monde — blogueurs, journaliste — y réflechisse en bonne intelligence.
Très bel effort de décodage, en effet, que ce texte de 2007. Si l’envie vous reprend d’en faire un semblable, avez-vous pensé que vous pourriez envoyer votre texte, sous une version raccourcie peut-être, aux pages des lecteurs des journaux? Ca rejoindrait une clientèle encore plus large, et ça tomberait pile dans votre « mission» de vulgarisation.