J’avais l’autre jour une discussion assez intéressante sur les dangers du créationisme, suite au lancement d’un journal destiné à promouvoir ces thèses, et j’en suis arrivé à me poser une question toute simple : sont-ils dangereux? L’existence de leur courant de pensée représente t-elle un risque pour la science, et surtout son enseignement?
J’entend par « créationiste» tout personne approuvant (même tacitement) Genèse 1 : Le premier jour, dieu créa le ciel et la terre
et ce qui s’ensuit. Je ne fais pas de différence entre modérés et young earth creationists (qui pensent que la terre a 4000 ans). Par la même occasion, même si c’est vrai pour la plupart d’entre eux, je ne considère pas que les religieux et croyants (principalement catholiques) soient des créationistes. Pour faire simple, le créationiste dont je parle, c’est celui qui croit que dieu est à l’origine de tout, et qui sur cette base attaque la théorie de l’évolution.
Ceux-là, donc, sont probablement psychologiquement diminués, mais en sont-ils pour autant dangereux? J’ai du mal à dire que oui, pour plusieurs raisons.
D’une part, ils ont une motivation essentiellement religieuse, ancrée dans un tissu dogmatique plus vaste. Ils sont donc moins susceptibles de toucher un public large (un public ouvert à leurs idées). Ils peuvent, dans une certaine mesure, conduire ceux de leur secte à rejeter aussi la théorie de l’évolution, mais je doute de leur impact réel (à moins que les dirigeants ou enseignants ne partagent leurs croyances, mais j’y reviens).
Second point, scientifiquement parlant, ils ne valent rien. Parce que leur argumentaire repose sur de la croyance (et c’est plus un credo qu’un argumentaire) et non des faits, mais aussi parce qu’ils attaquent des faits scientifiques sans aucun matériel contradictoire solide (le répugnant Atlas de la création
de Harun Yahya est particulièrement relevant de cette tendance).
Faut-il pour autant les laisser dire? Je ne pense pas. Je considère que le créationisme est un sous-ensemble de la religion, vers laquelle il tend a se diffuser. Dans des pays ayant une culture religieuse forte (la France tombe dans ce cas — pour combien de temps encore l’état sera t-il séparé de l’église?), la niche écologique des créationistes est déjà faite.
Il y a donc un risque que la doctrine créationiste s’impose, non pas parce qu’il aura été prouvé qu’elle est scientifiquement valide (parce qu’entendons nous sur ce point, ça n’arrivera jamais), mais parce qu’elle sera devenue l’intime conviction de chacun. Enseignants, dirigeants, et autres.
Vous me ferez remarquer qu’il y a peu de chances qu’une doctrine aussi radicale et moyen-âgeuse que le créationisme s’impose de cette manière. J’accepte l’objection, mais laissez moi finir. Il faut considérer la possibilité de voir des religieux intégristes (tout au moins très proches des textes) occupe des poste-clés, enseigner, etc. Hors ce cas particulier, il faut s’intéresser à toutes les formes de soft-creationism, qui forment pratiquement un continuum entre créationisme pur et dur et… sciences de l’évolution!
C’est à mon avis les partisans de ces causes qui représentent le plus grand danger à l’heure actuelle: ceux qui croient en un « sens de l’évolution» , qui soutiennent la théorie du dessein intelligent, les néo-Teilhardiens, et autres.
Pourquoi, alors que leurs thèses sont assez proches de celles défendues par les créationistes (existence d’un designer, par exemple), ont-ils plus de chances de connaître le succès?
La première raison est assez évidente. Bien que ceux qui les soutiennent soient souvent des religieux fondamentalistes, les partisans de ces théories ont une approche moins religieuse. Mystique, spiritualiste, certes, mais pas nécessairement religieuse.
Deuxième point, plus on s’enfonce dans la pseudo-science en s’éloignant du créationisme, plus on rencontre d’arguments « solides» . Autrement dit, d’arguments qui demandent une analyse pour être réfutés. Ou pire (et plus courant encore), des arguments qui interprétés correctement prouveraient la justesse de la théorie de l’évolution (ou plus précisément le fait que leur utilisation pour la réfuter est inapproprié), mais présentés de manière à faire passer la théorie de l’évolution comme une gigantesque mascarade (les séides du Discovery Institute sont très doués à ce petit jeu).
Comment éviter la progression de ces idées?
La première solution va encore faire dire à certains que je suis un vilain athée anti-religieux de base (ce qui n’est, à tout prendre, pas loin de la vérité). S’il est impensable qu’une personne ne croyant pas en dieu devienne un jour prêtre, peut-on concevoir qu’une personne qui soutienne l’idée d’un dieu créateur puisse enseigner les sciences de la vie? Vous voyez, vous hurlez à la discrimination. Ce n’est pas la solution que je recommande (c’est même la pire).
La solution qui me semble idéale, c’est la sensibilisation. L’enseignement. Que les scientifiques se mobilisent pour faire comprendre à la société que les théories pseudo-scientifiques qu’on propose, c’est bullshit. Plutôt que d’interdire l’enseignement des thèses créationistes et néo-dessein inteligent dans les écoles, pourquoi ne pas consacrer du temps à montrer en quoi elles sont fallacieuses et ne tiennent pas debout?
Si je me souviens bien de mes années lycée, la terminale S a une séquence qui me semble adaptée à ce type de réflexions…
Nota: Ecrit entre deux trains, en retournant au labo, d’où le manque de liens. L’auteur de ces lignes renouvelle son soutien aux partisans de la théorie du Flying Spaghetti Monster. Don’t give up.












Tu dis : « Dans des pays ayant une culture religieuse forte (la France tombe dans ce cas …) » Je pense au contraire que la France est un des pays ayant une culture religieuse les moins fortes. Il suffit de voir la fréquentation des lieux de culte. Un président assez fumeux sur les questions de laïcité ne suffit pas à faire de la France un pays religieux. Contrairement aux Etats-Unis, par exemple, où il est inenvisageable pour un laïc (se revendiquant comme tel) d’être président.
Pas persuadé que la simple fréquentation d’un lieu de culte soit un indice des plus probants pour cela, Cécile.
Je préfère les données du World Values Survey (WVS), qui propose un indice de « religiosité» basé sur un questionnaire demandant aux gens interrogés d’évaluer de 1 à 10 l’importance de Dieu dans leur vie quotidienne.
Aux USA, l’indice est de 8,43. En France, il est de 4,40 ; au Royaume-Uni de 4,92 et en Allemagne de 5,48.
Tu noteras que, si on raisonne sur cet indice du WVS, la France a un score tout de même non négligeable !
Ce qui me fait rire, c’est quand je pense a la progression des theories creationistes en terme d’evolution, disons, de memetique. Le creationisme religieux prend racine dans un milieu favorable (milieux evangeliques US), mais peine a se diffuser hors de sa niche ecologique – mais un mutant, l’intelligent design, le H5N1 du creationisme, qui y parvient. Et maintenant, il est en competition pour des ressources rares (la conviction des gens) contre les especes etablies, les variantes du darwinisme.
Très bonne illustration…
@ Guillaume : y a-t-il beaucoup de pays où cet indice soit plus bas qu’en France ? Parce que à vue de nez (moyen de mesure dont l’instrument est le pifomètre
), la France me semble le pays où le sentiment religieux est l’un des plus faible, si l’on compare au reste du monde. Bien sûr, il sera toujours trop fort pour un athée militant. Mais la question reste : ce sentiment religieux présente-t-il un risque ?
Une excellente synthèse d’un problème pas facile à cerner. Bravo. J’ajouterais que l’Histoire des sciences, un jour, nous révélera peut-être que le créationnisme et le design intelligent sont plus proches encore que nous le soupçonnons. A titre d’exemple, le procès de Dover (Pennsylvanie) a révélé combien l’ouvrage majeur de Michael Behe, un des chefs de file du D.I., avait été “expurgé”, dans ses éditions subséquentes, de tout vocable qui pourrait l’associer à un “Créateur” ou à “Dieu”.
Autrement dit, on peut voir le créationnisme et le D.I. comme deux cousins éloignés, ou comme deux frères jumeaux, le D.I. n’étant que celui qui s’est donné un vernis de respectabilité.
Or, vous touchez du doigt au coeur du problème américain lorsque vous écrivez:
Vous me ferez remarquer qu’il y a peu de chances qu’une doctrine aussi radicale et moyen-âgeuse que le créationisme s’impose de cette manière. J’accepte l’objection, mais laissez moi finir. Il faut considérer la possibilité de voir des religieux intégristes (tout au moins très proches des textes) occupe des poste-clés, enseigner, etc.
Car, au niveau local, c’est exactement ce qui se produit aux USA. Peut-être que la seule chose qui garantisse que ça ne se passe pas ainsi dans d’autres pays, c’est le fait qu’aux USA, l’éducation est très décentralisée. Il suffit de peu de choses pour qu’un groupe de militants conservateurs (dont le D.I. n’est pas le seul item à l’ordre du jour: pensez à l’éducation sexuelle!) obtienne la majorité au conseil scolaire d’un État et impose son programme. C’est ce qui s’est passé dans tous les États où, depuis 20 ans, on a soit tenté d’abolir l’évolution du programme scolaire, soit tenté d’y intégrer le dessein intelligent sur un pied d’égalité, soit apposé des auto-collants sur les livres de biologie (“l’évolution est une théorie controversée, etc.”).
Enfin, comme raison de leur succès, il y a un élément à ne surtout pas sous-estimer: l’extrême efficacité de leurs relations publiques. Le slogan du Discovery Institute, “Teach the controversy” (enseignez la controverse) était une idée géniale, propre à endormir bien des modérés. Les scientifiques, en comparaison, ont souvent été, dans ce débat (j’avais écrit un article là-dessus en 1999!), d’une maladresse incroyable en matière de relations publiques.
Le sujet est diablement intéressant, mais j’ai le désagréable sentiment à te lire que ton parti est tellement « pris» qu’il t’empêche complètement de raisonner, et je me pose des questions sur tes efforts à comprendre la position de l’Eglise Catholique (entre autres) sur de tels sujets.
A titre informatif, par exemple, « ce texte de Jean-Paul II» http://tinyurl.com/2uq2fs que je me permet de citer (tu effaceras si tu trouves que cela salit ton blog) : « Aujourd’hui[...], de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse»
Mais comme tu le reconnais avec lucidité, tu es « un vilain athée anti-religieux de base» . Je te souhaite que le « de base» disparaisse !
Emmanuel
Ps: je continue à être choqué par tes remarques du genre « Ceux-là, donc, sont probablement psychologiquement diminués» ou encore « (…) ils ne valent rien» . En toute sincérité, ce genre d’insultes gratuites n’est pas à ton honneur.
@Emmanuel :
Et rien ne te fait penser que j’ai pu prendre parti après réflexion, lectures, analyses,…? Dommage. « De base» , dans cette optique, réfère au fait que mes convictions sont solides. Sans que je tombe dans des délires brights ou autre.
Je rappelle aussi que la position de l’église, c’est le crédo de Nicée… Lequel introduit clairement la notion d’un dieu créateur, et limite donc sa marge de manoeuvre.
La position de l’église est aussi aujourd’hui — tu devrais le savoir — celle de benoît XVI, qui milite pour un créationnisme transformé en dessein intelligent, et une reconnaissance du « sens de l’évolution» , entre autres.
J’imagine que tu maîtrise mieux le sujet que moi, pourquoi ne pas rendre ta critique constructive en nous en instruisant, de cette position?
Bref, j’essaie de comprendre cette position (qui me semble plutôt claire) mais entendons nous bien, je m’en tamponne. L’église est une autorité que je ne reconnais pas, je n’ai pas besoin d’église pour différencier le bien et le mal (et tout ce qui va au milieu), et je n’ai surement pas besoin qu’on m’explique comment et quoi penser.
PS : Ta coupure dans mon texte concernant le « ils ne valent rien» est extrêmement malhonnête (je ne suis pas déçu). Pourquoi n’a tu pas laissé le « scientifiquement parlant» avant? Psychologiquement diminué = Si ils réfléchissaient un instant à ce qu’ils cautionnent, ils verraient que ca ne tient pas debout. Le créationisme est du fanatisme.
Je tiens, avant d’aller plus loin, à préciser que je suis incontestablement athée, profondément laïque, et absolument naturaliste.
Les religieux ne sont pas tous « créationnistes» . La position de Jean-Paul II est la plus sage qui soit : Reconnaitre que la science pose une question « physique» : le comment, qui ne relève pas des compétences de la religion, alors que la religion pose une question « métaphysique» , celle du pourquoi, qui, par définition même de la science, et de son principe naturaliste, ne relève pas de la science. Par conséquent, il y a autant de contradiction possible entre le scientifique et le religieux qu’entre un plombier et un dentiste : ils n’ont pas les mêmes domaines de compétence. Il ne faut donc pas se tromper de débat, ce n’est pas la religion que les scientifiques, et Timothée, remettent en cause, mais un groupe de « fanatique» prosélytes qui voudraient que le fait religieux explique le fait scientifique.
Dans ma vision de la religion, l’attitude des créationnistes est une hérésie d’une stupidité impressionnante. Une hérésie parce que le croyant n’a pas besoin de « preuves» pour croire. C’est le principe même de la Foi. Stupide, parce que ces personnes font une lecture de la Bible d’un premier degré qui ferait passer Eve Angeli pour un prix Nobel d’astrophysique.
Quant aux tenants de l’<Intelligent Design, j’approuve totalement Timothée quand il affirme qu’ils ne sont tout simplement pas scientifiques.
En autres nombreuses remarques qui se bousculent sur mon clavier, il me semble qu’il n’y a aucun danger pour l’enseignement des sciences en France. Pas la peine de se faire peur avec l’exemple américain, où la place de l’évolution dans les programmes est parfois remise en question, selon les états.
Guillaume donne les chiffres qui montrent que la France est un des pays occidentaux les moins religieux, bien qu’il en conclue le contraire. On peut brandir des épouvantails à loisir, la France est athée pratiquante et de culture catholique (je vais déposer cette formule), l’enseignement est laïc et pour longtemps, donc aucun risque pour l’enseignement de l’évolution en France.
Timothée, tu es assez prompt à t’octroyer une certaine autorité et à distribuer les bons et les mauvais points, d’une manière assez déplaisante et certainement pas respectueuse (voir aussi le billet précédent).
Ma position sur le créationnisme et l’évolution est, je l’espère, bien connue, mais il faut admettre les croyances des autres sans les taxer aussitôt de stupidité! Par exemple, tout le monde ici est d’accord sur le fait que la vie humaine une valeur particulière, morale (moralement, on ne se sent pas le droit de tuer). Comment le justifier seulement par le matérialisme et la science? Faut-il appeler les personnes qui l’admettent sans trouver de justification scientifique « psychologiquement diminués» ???