L’aquaculture, une réponse à la surpêche?

Posté par Timothée le 28 Jan 2008 dans , , , , , 3 commentaires

L’aquaculture est-elle une réponse viable à la surpêche? C’est en substance la question que se pose Fulmar dans son dernier billet, Face au déclin des ressources halieutiques, l’aquaculture? (qu’il est intéressant d’aller lire avant de poursuivre la lecture des présentes lignes), et à laquelle je vais apporter une contribution. Une contribution de parasitologue (en devenir), entre autres choses.

Un bref passage en revue des ressources halieutiques, pour commencer. Vous avez tous entendu parler du papier de Boris Worm (1) paru l’année dernière dans Science, tout le monde en a parlé, même TF1 et moi (2). Worm n’en est pas exactement a son premier papier sur le sujet, il avait déja tenté d’alerter l’opinion publique sur la disparition rapide des prédateurs au niveau mondial, dans un papier paru dans Nature en 2003 (3). Bref, comme tant d’autres choses en ce moment, la diversité marine (les océans sont l’écosystème le plus vaste, avec 70% de la surface du globe, et une profondeur qu’on ne pourra jamais rêver d’atteindre sur terre) est menacée par l’activité de l’humain.

Que faire pour compenser cette perte? Premièrement, arrêter la surexploitation. La morue au canada, le thon rouge en Méditerrannée vous en seront reconnaissants. Les pêcheurs viendront brûler votre labo (demandez à l’IFREMER Sète), et vous aurez du matériel neuf l’année prochaine. Tout va bien, sauf que vous ne pourrez plus manger de poisson. Et ça pose u nproblème, parce qu’il y a peu de choses qui vont aussi bien avec un petit blanc sec.

Alors on peut se poser la question des ressources alternatives. Et l’aquaculture arrive en bonne place. 43% de la production actuelle d’après Fulmar (ça rejoint ce que je savais sur le sujet, je lui fais donc confiance). La FAO recommande de lui donner plus d’importance. C’est à peu près à ce moment la que je me suis retenu de hurler, pour ne pas déranger mes voisins de bureau qui pensaient que je travaillais (http://www.le-doc.info/spacer.gif).

Pourquoi suis-je contre l’augmentation de l’aquaculture, me demandez vous? Il y a un faisceau de raisons assez important. Il y a toutes ces raisons écologiques que Fulmar énonce. Eutrophisation, Harmful Algual Blooms, et autres joyeusetés. Et puis il y a les parasites. Encore des parasites! Oui, je vous entend vous exclamer, et commencer à douter sérieusement de mon intégrité intellectuelle, vu que j’en case partout. Il faut dire aussi, qu’avec au moins 50% de la biodiversité spécifique (4,5), ils sont partout.

Et un peu d’épidémiologie nous apprend rapidement qu’on en trouve vach’ment beaucoup dans les bassins d’aquaculture. Et comme le souligne Fulmar, les bassins d’aquaculture, ça laisse des poissons s’échapper. Et ces poissons vont transmettre leurs parasites aux poissons sauvages, comme Krkosek et ses collaborateurs l’ont mis en évidence avec le coupe pou du saumon–saumon (6,7).

Bien sûr il y a quelques voix qui ne sont pas tout à fait d’accord (8,9), pour des raisons résumées par Nowak dans sa revue sur le sujet parue cette année dans, excusez du peu, l’Int J Parasitol (10). Mais globalement, on s’attend à ce qu’un parasite en aquaculture soit plus virulent. J’explique.

Il y a un compromis (on dit un trade-off quand on veut faire croire qu’on fait partie du milieu), pour un pathogène, entre sa pathogénicité et sa transmissibilité (α et β, de leur petit nom). Si vous voulez creuser, le bouquin de Guégan, Thomas et Renaud (11), et notamment le chapitre 1, est tout à fait indiqué (non, je ne fais pas de publicité aux Montpelliérains, il n’y a pas de competing interests).

Donc, ce compromis? On y revient. Si on tue son hôte rapidement, on minimise les chances qu’il nous fasse passer sur un autre hôte. Mais si on ne le tue pas, on risque de ne pas pouvoir boucler son cycle, surtout si on passe par une étape de prédation. C’est évidemment loin d’être aussi simple, mais on va résumer ça comme suit : on ne peut pas être à la fois très pathogène et très transmissible.

Donc, la limitation de la transmissibilité, c’est le fait de pouvoir trouver un hôte qui la détermine. Mais en aquaculture, quand les poissons sont très condensés? Plus aucune difficulté pour trouver un hôte, alors on peut devenir très pathogène. Mais ça ne s’arrête pas là. Les poissons sont gavés d’antibiotiques, et portent en conséquence plus de parasites et de pathogènes.

Alors quand on les relâche dans le milieu naturel? Ils sont porteurs de beaucoup de parasites très pathogènes. Imaginez le choc pour une population naïve, naturelle. Surtout des jeunes, ou des mâles en période reproductive, qui sont sensés être immunodéprimés (ce n’est pas non plus aussi simple, mais on considère que c’est le cas). Et la population, au final, risque de décliner.

Pour conclure, l’aquaculture? Pourquoi pas. Mais quand on aura trouvé un moyen de la rendre durable. Et ça passe principalement par une maîtrise des parasitoses, et une amélioration des méthodes de nutrition. Donc, un bon travail de recherche en amont. Pour le moment, que la FAO demande une augmentation de l’aquaculture, ça ressemble fortement à “je tourne avec le vent de l’opinion publique, qui est opposé aux pêcheurs”.

Un dernier mot : Fulmar, la prochaine fois que tu fais un billet dans le genre, si une deuxième plume t’intéresse, fais moi signe!

Références

  1. B. Worm et al., “Impacts of Biodiversity Loss on Ocean Ecosystem Services,” Science 314, no. 5800 (2006).
  2. Le billet de votre serviteur, intitulé, “Plus De Poissons En 2050?”, http://www.le-doc.info/2006/11/03/50-plus-de-poissons-en-2050.
  3. R. A. Myers and B. Worm, “Rapid Worldwide Depletion of Predatory Fish Communities,” Nature 423, no. 6937 (2003).
  4. D. A. Windsor, “Controversies in Parasitology, Most of the Species on Earth Are Parasites,” International Journal for Parasitology 28, no. 12 (1998).
  5. C. A. Toft, “Communities of Parasites with Parasitic Life-Styles,” Community ecology (1986).
  6. M. Krkosek et al., “Epizootics of Wild Fish Induced by Farm Fish,” Proc Natl Acad Sci US A (2006).
  7. M. Krkosek, M. A. Lewis, and J. P. Volpe, “Transmission Dynamics of Parasitic Sea Lice from Farm to Wild Salmon,” Proc Biol Sci 272, no. 1564 (2005).
  8. S. Jones, E. Kim, and S. Dawe, “Experimental Infections with Lepeophtheirus Salmonis (Kroyer) on Threespine Sticklebacks, Gasterosteus Aculeatus L., and Juvenile Pacific Salmon, Oncorhynchus Spp,” Journal of Fish Diseases 29, no. 8 (2006).
  9. R. J. Beamish et al., “Exceptional Marine Survival of Pink Salmon That Entered the Marine Environment in 2003 Suggests That Farmed Atlantic Salmon and Pacific Salmon Can Coexist Successfully in a Marine Ecosystem on the Pacific Coast of Canada,” ICES Journal of Marine Science: Journal du Conseil 63, no. 7 (2006).
  10. B. F. Nowak, “Parasitic Diseases in Marine Cage culture–An Example of Experimental Evolution of Parasites,” International Journal for Parasitology 37, no. 6 (2007).
  11. F. Thomas, J. F. Guégan, and F. Renaud, Ecologie Et Évolution Des Systèmes Parasités, LMD (De Boeck, 2007).

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3 commentaires

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  1. Hello,

    Content que mon billet t’ai plu ! Désolé je ne suis pas très versé dans le parasitisme, d’où mon oubli !

    Best school in East Delhi

    J’ai écris mon texte pour une de mes lectrices sur mon blog, il contient donc peu de références pour ne pas l’effrayer ! Mais pour appuyer certains points de ton billet, je précise que mes sources viennent principalement de l’article de Worm et du site spectrosciences. Concernant l’opinion de la FAO, j’ai été vérifier un peu leur position, tout de même, c’est la moindre des choses. Dans un communiqué du 8 août 2007, ils déclarent qu’ “Alors que monte l’inquiétude internationale concernant la pêche des ressources marines et d’eau douce, le rôle potentiellement important de l’aquaculture - l´élevage de poissons et de plantes aquatiques dans les zones côtières et les eaux intérieures - pour réduire la pression sur les stocks sauvages et répondre aux besoins alimentaires d’une population mondiale croissante est de plus en plus reconnu.” Mais ils précisent tout de même que “Les domaines spécifiques d’inquiétudes du Sous-Comité de l´aquaculture concernent la perte de milieux naturels, l’utilisation d’antibiotiques et de farines de poissons, l’invasion des écosystèmes locaux par des espèces non locales, l’inclusion de produits à base de soja génétiquement modifié dans la nourriture des poissons et les questions liées à la répartition équitable des profits de l’aquaculture entre les communautés.” Bon ils ont foi en une aquaculture raisonnée et durable apparemment, j’espère que ça te rassurera un peu quand même ^^

    Je propose aussi dans mon billet d’étudier la reconversion de pêcheurs en aquaculteurs, à l’avenir. Si des personnes ont des arguments socio-économiques sur cette idée je suis preneur !

    Dernière phrase : à l’avenir, Timothée, je ne suis pas contre !

  2. quelques petites questions:
    -avec quoi nourrir les poissons d’élevage? Ne fait-on pas ça avec des produits de la pêche, surtout depuis que les farines animales sont passées de mode?
    -le trade-off virulence/transmissibilité maximise le succès du parasite dans l’environnement particulier de l’élevage piscicole; mais lorsqu’il est transmis à l’environnement naturel, d’après les mêmes éléments que nous donnes, il n’y a pas à s’inquiéter: ces parasites “d’élevage” sont certes très virulents, mais leur transmissiblité n’est pas adaptée à des population peu denses (et même de moins en moins denses); y a-t-il une chance pour que ces parasites “d’élevage” arrive à supplanter les parasites “sauvages” adaptés à leur écosystème depuis des années?
    -pourquoi les poissons gavés d’antibiotiques porteraient-ils plus de parasites et pourquoi ces parasites seraient-ils plus pathogènes? Les antibiotiques ne servent-ils donc à rien, au prix qu’ils coûtent ^^ ? Quant à l’existence de parasites résistants à ces antibiotiques, ce n’est pertinent que si l’on compte soigner les poissons sauvages…. Bref, ça m’interroge, car il me semble que pour un parasite traité aux antibiotiques, la voie la plus facile est de devenir résistant et pas plus virulent.

  3. Salut Benjamin

    - oui, comme le fait remarquer Fulmar, on peut nourrir les carnivores avec des produits de la pêche. Ca implique un effort de pêche conséquent sur les niveaux trophiques intermédiaires (les prédateurs en n mangent ceux qui sont en n-1, etc) avec à terme un risque de déstabiliser l’écosystème (en commençant par le réseau trophique).

    - oui mais, il y a des population qui sont particulièrement grégaires. C’est un facteur important dans la transmission, regarde par exemple le papier de Caro et coll. en 1997 (qui parle de richesse spécifique pour les monogènes, mais qui illustre bien). Notamment les populations qui migrent en bancs. Le parasite peut retrouver des conditions qui lui sont favorables pour la transmission.

    Le problème n’est pas tellement les parasites sensu stricto mais plutôt les microprédateurs : ces ectoparasites qui gardent la possibilité de passer d’un hôte à l’autre. Parmis eux, les copépodes type pou du saumon, qui érodent les épithéliums et découvrent les tissus sous-jascents, ouvrant la voie aux infections bactériennes et fongiques sont particulièrement problématiques.

    - ca tient au fait que plus on est résistant plus on peut porter de parasites sans payer trop de prix. Les poissons sont traités pour être maintenus en vie, pas nécessairement pour être débarassés de leur parasitofaune. Et puis quand tu surtraite, tu sélectionne des résistants beaucoup plus rapidement.

    A. CARO, C. COMBES, and L. EUZET, “What Makes a Fish a Suitable Host for Monogenea in the Mediterranean,” Journal of helminthology 71, no. 3 (1997).

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