Ou est la science, dans les débats “scientifiques”?
Posté par Timothée le 18 Sep 2007 dans Communication, Débat, Médiation scientifique, Sciences & société • 10 commentairesCela fait déjà un petit moment que j’ai l’impression que la science est en train de perdre du terrain dans les débats ou elle est sensée jouer un rôle central: OGM, réchauffement climatique, bioéthique, et tant d’autres. J’avais hésité à faire part de mes réflexions sur le sujet, mais une (re)lecture récente m’a fait changer d’avis. Avec des vrais morceaux d’opinion personnelle dedans, cela va sans dire.
La science n’est en aucun cas un ensemble de réponses; elle est un système pour obtenir des réponses.
Si vous avez lu ce que je considère être un des 5 essais que tout biologiste doit lire dans sa vie, vous aurez reconnu la plume de Robert Shapiro, dans L’origine de la Vie.
Que devient la réponse apportée par la science, dans le cadre de cette définition, dans ce paradigme? La réponse semble prendre le chemin d’une production de la science, celle après laquelle nous courons tous: le résultat. Alors que ce résultat est statique, la science est un processus dynamique qui vise à le produire. Sur quoi ce processus est-il basé?
Un subtil mélange entre les intrants du système: la nature des informations sur laquelle l’analyse se base, qu’elles soient récupérées ou produites, et le “doute” qui est maintenu lors de cette analyse. Le terme de doute doit à mon avis être interprété, non pas comme un “refus”, mais comme une distance prise vis-à-vis du “résultat”, qui permet d’éviter de s’enfoncer dans le dogmatisme, en se construisant des certitudes sur des résultats qui ne le permettent pas. Personne n’est à l’abri d’un artefact, mais certains continuent à le défendre tout au long de leur carrière, le livre de Shapiro fourmille d’exemples. Personne n’est à l’abri de la surestimation (ou plutôt de la mal-mesure) de l’importance d’un résultat non plus.
Le résultat scientifique est donc principalement figé, au contraire du processus, la méthode scientifique, qui a servi à le produire, et avec lequel on le confond. Regrouper sous le nom de “science” toute information obtenue suite à l’application de la méthode scientifique (cette méthode étant la “science” telle que décrite par Shapiro) conduit à faire un amalgame entre une méthode et sa production.
Si le “résultat” est figé (sauf rétractation), il me semble nécessaire de souligner que les consensus qui se font et se défont autour de lui ne le sont pas, et dépendent de l’opinion dominante du moment.
Loin d’être telle qu’elle est présentée d’habitude, un corpus de résultats, la science telle que Robert Shapiro nous la présente (et je me retrouve dans cette définition) est un processus “discret” (et pas au sens mathématique du terme), utilisé pour obtenir des informations. Loin d’être un ensemble de réponses, la science prend donc la forme avant tout d’un ensemble de questions.
C’est donc tout naturellement qu’on en vient à la réflexion suivante: si la science ne se borne pas à l’énonciation de faits, et que cette énonciation de faits n’est pas de la science, qu’advient-il des “débats scientifiques”?
D’après mes observations, au cours de la plupart de ces débats, on assiste à une bataille de faits, que les différents intervenants considèrent comme étant gravés dans le marbre. La disparition du doute dans ces débats est une chose regrettable, bien entendu, mais la disparition de la science l’est encore plus. Alors que la science repose sur le doute, plus encore que sur l’expérimentation ou l’hypercaféinémie, nous avons tendance à considérer tout résultat produit, notamment s’il va dans le sens de nos convictions, comme une vérité indéboulonnable.
Pour aller plus loin encore, on pourrait faire la remarque suivante: peu importe que ces résultats sur lesquels nous formons nos arguments soient des produits d’une méthode scientifique; à partir du moment ou nous cessons de leur appliquer le doute, ils deviennent une croyance, un dogme. La biologie en est remplie, d’Anfisen à Watson & Crick.
Qui blâmer, qui rendre responsable de ce fait? Ceux qui ont (inconsciemment, par abus de langage) ancré dans notre inconscient collectif l’idée que deux concepts distincts, la méthode scientifique et sa production, étaient confondus. Oui, mais qui est-ce? Les torts me semblent partagés.
D’une part, les scientifiques eux mêmes ont leur part de responsabilité, en oubliant trop souvent, dans leur communication vers le public, de mettre en avant la notion de doute, sa place centrale dans l’activité d’un scientifique.
D’autre part, les médias, vecteurs majoritaires de l’information scientifique, en créant un être supérieur, porteur d’une blouse blanche, soit infaillible détenteur d’une vérité universelle, soit tenant d’une religion obscure, ésotérique, impénétrable, et potentiellement dangereuse, en tout cas détenteur d’une formidable puissance. Je n’ai pas encore décidé ce que je considérais comme le pire.
Cette instauration d’une figure de scientifique omniscient a, à mon avis, eu des effets pervers sur les scientifiques eux-mêmes, en créant deux types de dérives, que je vais tenter d’illustrer ici.
La première dérive importante, c’est ce qu’on pourrait appeler la confusion entre la partie et le tout. Je m’explique. Introduisons notre premier personnage. Un grand scientifique, très renommé dans son domaine. Il semble évident que vous écouteriez avec attention (et confiance) ses propos sur son sujet de prédilection. Probablement à raison. Imaginons alors que ce chercheur aie des idées très arrêtées sur un domaine éloigné de son champ de compétence. Un domaine dans lequel il ne pourrait justifier ni d’une quelconque expérience, ni d’une publication, et dans lequel il n’aurait que peu de poids. L’écouteriez vous? Non, ou du moins pas sans un doute important, à la limite du scepticisme. Qui sait si ce n’est pas un charlatan? Ce n’est pas parce qu’il fait figure d’autorité dans un domaine qu’il peut s’exprimer avec autant d’autorité sur tous les autres.
Et pourtant, nous avons été nombreux à écouter Claude Allègre parler de réchauffement climatique.
J’introduis ma deuxième personnage, en même temps que ma deuxième dérive: l’utilisation de la blouse blanche comme un moyen de faire passer en force des idées, comme un “forceps maïeutique”. Imaginez un chercheur, qui soit avant tout un brillant orateur. Qualité qu’on ne peut absolument pas lui ôter, il est habile à une tribune, et pas plus mauvais avec une plume. Imaginez le biologiste, par exemple, membre d’un institut renommé et respecté. Imaginez le proche des médias, cajoleur avec les journalistes, et toujours beaucoup d’idées à exposer avec conviction. Vous avez devant vous “le” chercheur, docte, mandarin sur les bords, incarnation moderne du vieux sage, que les médias invoquent autant souvent qu’il est possible de le faire, presque ad nauseam. Ce qui lui offre une tribune à chaque fois qu’il aurait une idée, nouvelle ou non, à exposer.
Imaginez alors qu’il s’exprime de préférence sur des sujets très sound-science, qui bien que méritant une place de choix dans le débat, s’accomodent mal de l’hyper-médiatisation. Puisqu’il est biologiste, imaginons que ce sujet soit la bioéthique, pour moi sujet délicat entre tous. Vous objecterez bien sûr que pour en arriver la, il faut bien qu’à un moment ou un autre, il aie apporté à son domaine des avancées majeures.
Ce à quoi je vous répondrais: citez moi un travail majeur d’Axel Khan!
Je n’ai rien contre Allègre ou Khan, bien évidemment. Il me semble par contre qu’ils sont l’incarnation même de dérives qui mènent progressivement à une oblitération de la science dans des débats à caractère scientifique. Et que cette disparition nuit à la qualité du débat, le transformant peu à peu en guerre de position, puis en combat de dogmes.
Je n’ai pas de remède miracle à proposer pour inverser la tendance. Si ce n’est une remise en avant de ce qui, au sens de Shapiro, “fait” la science: un refus absolu du dogmatisme, un comportement de doute, non pas de doute stérile mais de doute “prudent”. Une remise en avant aux yeux du public, bien entendu, plutôt qu’une focalisation sur quelques figures érigées en icônes, et dont le statut très particulier nuit grandement à la qualité des débats sur la science.
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Billet intéressant, quelques remarques :
- bien vu cette histoire de bataille de faits et de manque de doute. Mais malheureusement, je crois que la transformation de résultats scientifiques en croyance est très humain (cela m’a rappelé la théorie de la croyance de Lewis Wolpert dont j’avais parlé dans ce billet
- en revanche, je ne suis pas trop d’accord pour dire que les résultats sont “figés”. Il arrive qu’on refasse des expériences “classiques” avec des technologies améliorées; on s’aperçoit alors parfois que le résultat classique n’était qu’un artefact de la méthode ancienne (dont n’avaient peut-être pas conscience les expérimentateurs de l’époque).
- bon, je ne vais pas reprendre mon bâton de pélerin pour défendre Axel Kahn, que vous semblez n’aimer pas beaucoup - c’est sûrement parce que je suis loin des médias français et que je ne le vois plus. Mais je trouve l’argument “avez-vous entendu parler des travaux d’Axel Kahn ?” pas super pertinent. Je mets au défi quiconque de me citer sans les chercher sur le web les travaux majeurs des derniers prix Nobel français.
Billet intéressant, quelques remarques :
- bien vu cette histoire de bataille de faits et de manque de doute. Mais malheureusement, je crois que la transformation de résultats scientifiques en croyance est très humain (cela m’a rappelé la théorie de la croyance de Lewis Wolpert dont j’avais parlé dans ce billet
- en revanche, je ne suis pas trop d’accord pour dire que les résultats sont “figés”. Il arrive qu’on refasse des expériences “classiques” avec des technologies améliorées; on s’aperçoit alors parfois que le résultat classique n’était qu’un artefact de la méthode ancienne (dont n’avaient peut-être pas conscience les expérimentateurs de l’époque).
- bon, je ne vais pas reprendre mon bâton de pélerin pour défendre Axel Kahn, que vous semblez n’aimer pas beaucoup - c’est sûrement parce que je suis loin des médias français et que je ne le vois plus. Mais je trouve l’argument “avez-vous entendu parler des travaux d’Axel Kahn ?” pas super pertinent. Je mets au défi quiconque de me citer sans les chercher sur le web les travaux majeurs des derniers prix Nobel français (la seule raison pour laquelle j’en suis capable, c’est qu’ils sont en physique-chimie, et encore, pour la chimie, c’est parce que ma femme est chimiste !).
Alors, je répond point par point
(i) pour la transformation de faits en croyance, je suis à peu près d’accord avec toi. Le côté qui m’inquiète un peu, si on prend ce point de vue, c’est qu’il revient à dire qu’on ne peut pas “naturellement” compter sur la capacité à douter, et ça complique quand même pas mal la tâche.
(ii) Exact, j’ai manqué de précision. Sauf rétractation ou reprise de l’expérience classique. Dans le cadre d’un débat qui s’appuie sur les toutes dernières publications, en revanche, il est difficile de tout refaire, et ce qui sort a tendance à être considéré comme acquis.
(iii) J’aurais du préciser “après recherche”. Il ne me semble pas que les apports de Kahn à son domaine soient comparables, par exemple, à ceux de Combes dans le sien, ou même à ceux de Cohen (en génétique).
Pour le point (iii), le problème c’est que même après recherche, c’est parfois difficile de savoir la pertinence ou l’impact d’un travail, même quand on est spécialiste. Un truc complètement anodin au début, sans impact, peut s’avérer crucial et capital plus tard. Au contraire, on peut s’apercevoir aussi bien après que des “stars” ne sont en fait que des charlatans.
Enfin, même si effectivement Kahn est de moindre envergure scientifique, trouve ça très bien qu’il y ait des chercheurs pour donner des avis en tant que scientifique. Après tout, qu’il y ait des gens pour faire de la science de manière approfondie et d’autres pour en faire un peu moins et communiquer au public, pourquoi pas ? Ne faut-il pas des ponts entre les deux mondes ? On ne peut pas demander à des gens d’être à la fois à fond dans leur recherche, et de passer du temps à vulgariser ou à enseigner…
Enfin c’est tout le débat de l’évaluation des chercheurs…
C’est vrai. Mais les travaux de Combes, Weissenbach, ou encore Cohen, ont eu de l’impact. Ce qui ne les a pas empêché de communiquer vers le public aussi (Combes, notamment, a écrit des bouquins absolument brillants, en plus de son grand oeuvre, ).
Ca reste, plus qu’un question d’évaluation, une question d’appréciation du rôle de chaque scientifique dans la communication: est-ce à un seul de faire le travail de tous?
Je crois que l’on mélange deux choses :
- les débats grand public ayant trait aux sciences : OGM, réchauffement, etc.
- les débats de scientifiques
Or, ce qui compte, pour le grand public, ce n’est certainement pas “comment est-on arrivé à ce résultat ?”, ni même “quel est ce résultat”. C’est plutôt “quelles sont les implications de ce résultat ?”. Pour prendre l’exemple du réchauffement (que je connais mieux que celui des OGM), ce qui intéresse le public n’est pas “le système pour obtenir des réponses” mis en place par les scientifiques. Ni même le fait qu’il y ait un réchauffement. C’est plutôt “quelles sont les conséquences de ce réchauffement et comment peut-on les éviter ?”. Comme il s’aperçoit que les conséquences sont graves et qu’elles sont difficiles à éviter, il s’interroge sur la réalité du phénomène, car il n’a pas envie de modifier son mode de vie. D’où le succès d’Allègre, qui nie ce réchauffement.
Les débats entre scientifiques sont bien sûr très différents.
Cécile > Mais ne gagnerait-on pas à ouvrir les controverses entre scientifiques au grand public, et plus largement toute la démarche chaotique de la science ? Exemple avec l’interview de Crutzen dans La Recherche qui propose d’envoyer du soufre dans l’atmosphère, ce qui n’est pas encore “accepté” ou “validé” par ses collègues. Ainsi on montre que la science tâtonne, qu’elle propose des solutions non définitives qu’il faut discuter et on sort du mythe de la “vérité scientifique inébranlable”. Autre exemple : en montrant ce qui fait l’objet d’un consensus et ce qui reste discuté à propos du réchauffement climatique, en montrant à quel niveau le débat se situe aujourd’hui, ne donnerait-on pas moins de place aux élucubrations d’un Allègre qui caricature le consensus des scientifiques et leurs arguments ?! Je crois que le public a besoin de débat, et les scientifiques peuvent justement leur offrir des vrais débats au lieu de faux débats pseudo-médiatiques (je mets le déclassement de Pluton dans la seconde catégorie vu l’ampleur qu’il a pris). Pourquoi ne pas en profiter ?!
Oui, dans La Recherche, tu as la place de parler des controverses scientifiques. Mais La Recherche n’est pas réellement grand public. Dans les revues vraiment grand public, cela devient bien plus difficile (mais pas impossible).
Dans un livre, c’est différent, il y a la place. Aussi laissent-ils souvent une large place aux débats (mais avec plus ou moins de parti pris).
L’attaque contre Allègre et Kahn (cités en exemple de ta critique) est malsaine; à ce moment je me demande sérieusement qui aurait le droit de parler de quel sujet dans les débats de thèmes scientifiques. C’est un peu prendre l’aphorisme de Wittgenstein au pied de la lettre. D’autant plus que l’argumentaire de ton billet peut se retourner contre toi : finalement, pourquoi t’écouter, toi aussi ? - Sans méchanceté, bien sûr.
Je ne pense pas que la critique du rôle d’Axel Kahn dans les médias soit malsaine, bien au contraire. Le problème est que, du fait de la volonté médiatique du personnage, les vrais questions scientifiques sont escamotées pour élaborer un discours démagogique où l’”humanisme” renvoit à un ensemble de croyances. Là où le scientifique doute, et ne cherche qu’à questionner, Axel Kahn met en scène des docteurs Frankenstein qui menaceraient la “dignité de l’homme” (un comble pour un homme qui a été payé pour dire que “les OGM permettront de nourrir la planète”).
Pour moi, les prestations d’Axel Kahn, émissions ou livres pour mal-comprenants, sont une insulte à la science et à la philosophie. Vulgariser, oui, jargonner pour renforcer des représentations caricaturales, non.