Trouvez l’auteur : science et fascisme

Posté par Timothée le 11 Apr 2007 dans , , , , 9 commentaires

Un petit jeu à la mode sur les blogs en ce moment. Le but est de trouver l’auteur d’une courte citation, importante, et chargée de sens. Et, si possible de l’analyser. Première fois que je m’y livre, avec une sortie assez récente et, comment dire… proche de mon sujet

J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a mille deux cents ou mille trois cents jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense.
J’évite en général d’étaler mes idées politiques, mais quand d’aucuns utilisent la biologie pour servir des causes amorales (mon point de vue), il me semble qu’une réaction est indispensable.

L’auteur de ces mots, vous l’aurez reconnu, est Nicolas Sarkozy. Le même qui est conseillé par un cabinet qui fonde ses décisions sur la théorie de Darwin (j’ai beau avoir relu The Origin of Species[1] trois fois, je n’ai toujours pas compris comment). Ce discours est dangereux. Non pas parce qu’il ne repose sur rien de concret, mais parce qu’il est le premier pas vers une dérive eugéniste complète.

Naît-on pédophile ? Je ne suis pas psychologue, ni psychiatre, mais j’ai quand même du mal à le croire. Le tout-génétique en matière de comportement me choque, dans la mesure ou il réduit les parts de l’acquis, donc l’importance des interactions entre êtres vivants. Peu importe. Ce qu’il faut voir ici, c’est qu’arguer qu’on naît pédophile comme on naîtrait intolérant au lactose, ça implique beaucoup de choses.

Pourquoi suivre les enfants (je considère qu’il y a un consensus sur le fait que les événements de l’enfance sont déterminants, c’est mon côté Freudien) alors que la base est génétique ? Pourquoi continuer à avoir des psychiatres, des assistantes sociales, alors qu’avec un bon coup de séquençage, on réglerait le problème ? Naît-on suicidaire ? Je crois avoir lu quelque part qu’il existe des bases génétiques à la dépression. Comme il en existe à l’autisme, à la polyarthrite rhumatoïde, ou à la consistance de la cire des oreilles. Mais la, ayant quelques notions (et un gros bouquin) de génétique des populations, je vois deux problèmes. D’une part, le maintien d’un allèle délétère dans la population. C’est possible, bien sûr, mais si on parle de jeunes (sous-entendu pas des adultes, et donc n’ayant pas transmis leur patrimoine génétique), j’ai du mal à voir.

Enfin si, bien sûr, me direz-vous, polygénisme, récessivité, et tout. Évidemment, mais ce n’est pas le problème. J’ai l’impression (sans preuves formelles, et sans le temps d’aller en chercher) que disons, à l’antiquité, il y avait moins de suicides. Comment expliquer, alors, que cet allèle délétère conduisant au suicide, se maintienne aussi bien après s’être répandu aussi rapidement dans la population ?

Vraiment, si quelqu’un me propose un modèle mathématique, je suis prêt à reconsidérer mon point de vue. Pour le moment, j’ai du mal.

La fin est magnifique de populisme, en passant. Les parents ne sont pas responsables de la douleur de leurs enfants. En matière de déresponsabilisation, on fait difficilement mieux (pire, c’est selon). La vieille rancune Sarkozyenne contre tout ce qui est trop « psy », sans doute.

Je ne reviens pas sur le cancer, on commence à comprendre qu’il n’existe pas un événement déclenchant, mais une série d’événements qui y aboutissent. Culture générale acquise au niveau lycée, si j’en crois mes souvenirs (mais ma prof était, merci à elle, une spécialiste du hors programme). Et puis en toute honnêteté, il ne va pas se fâcher avec ses amis cigarettiers…

Ce qui est beaucoup plus grave, c’est qu’en plus de légitimer les dérives eugénistes (ça à quand même des relents émétiques de national-socialisme, tout ça), ces propos vont en faveur du grand œuvre de Sarkozy : le fichage génétique. Imaginez un monde ou on pourrait savoir, avant de vous embaucher, si vous avez des tendances au cancer, au suicide, à la pédophilie. Imaginez un monde ou on pourrait vous mettre sous surveillance dès la naissance pour « prédisposition à ceci ». Vous avez les prémices d’un monde ou on vous empêcherait de naître, pour « forte suspicion de tendance… ».

Bienvenue à Gattaca…

Notes

[1] J’arrête l’éther, ca m’évitera de rajouter des mots aux titres…

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9 commentaires

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  1. LOCKSMITH MESA

    Le débat est parti sur des bases foireuses, à cause de la maladresse initiale de Sarkozy. Maladresse ou conviction, je ne saurais dire, mais il est clair que prononcer les mots “on nait pédophile” est absurde. Il se corrige lui-même quelques lignes plus tard en affirmant “la part de l’inné est immense”, ce qui est déjà un peu plus “raisonnable”, à défaut d’être tout à fait correct. Je pense que la communauté scientifique est à peu près d’accord pour dire aujourd’hui que les comportements résultent d’interactions _fortes_ entre l’inné et l’acquis. Dire que le patrimoine génétique influe sur le comportement d’un individu n’est, dans ce cadre, ni choquant, ni un premier pas vers une abominable dérive eugéniste. Dans “Comprendre la nature humaine” (The Blank Slate en v.o), Steven Pinker, cogniticien réputé, écrit texto : “Les homosexuels ont tendance à avoir un troisième noyau interstitiel de l’hypothalamus antérieur plus petit ; or on sait que ce noyau joue un rôle dans les différences sexuelles. Chez les détenus, les meurtriers et autres individus qui ont des comportements antisociaux violents ont tendance à avoir un cortex préfrontal plus petit et moins actif ; or c’est la partie du cerveau qui gouverne la prise de décision et qui inhibe les pulsions”. Mais il ne dit nulle part, ensuite, que tous les individus ayant un petit cortex préfrontal sont _forcément_ voués à devenir des meurtriers. Les mêmes propos dans la bouche d’un politique, de quelque bord que ce soit, auraient pourtant provoqué un cataclysme …

    Ce qui me gêne beaucoup dans cette sortie de Sarkozy, c’est que ce genre de considérations ne doit pas quitter la sphère scientifique, et ne doit en aucun cas être récupérée par le monde politique. Or là c’est un politique qui s’est exprimé, qui plus est dans un entretien dont il savait pertinemment qu’il risquait de se retrouver sur la place publique, puisqu’en présence de journalistes (et d’un interlocuteur politiquement peu réceptif à ses thèses).

  2. Commentaire intéressant, mais je suis loin d’être d’accord sur tout.

    Affirmer que la part de l’inné est immense après les phrases précédentes, ça ressemble plus à de l’hypocrisie qu’à du rattrapage. Il vient quand même de parler de déterminisme génétique omniprésent!

    Effectivement, le patrimoine génétique influe sur le comportement. Mais il ne faut pas non plus simplifier. Je doute qu’on isole un jour un gène du suicide ou autre. Si des prédispositions existent, les chances (si on peut dire) qu’elles s’expriment dépendent de facteurs environnementaux.

    Je ne sais pas si les propos de Pinker (cf le bouquin en question, le mari de la traductrice était mon prof d’épistémo ^^) auraient provoqué un tollé s’ils avaient été repris par un politique. On aurait probablement trouvé des opposants pour monter rapidement une vidéo, la diffuser sur Youtube, et faire du bruit dans les médias. La politique spectacle a changé tellement de choses qu’il est difficile de le dire.

    La, ce que dit Sarkozy, c’est que les comportements qu’on observe sont causés par le fait de porter certains gènes. Il n’est pas, aux dernières nouvelles, du genre à faire dans le détail. Et il est normal que ce genre de paroles, dans sa bouche, déclenche une réaction. Parce que ce sont des paroles dangereuses.

    D’un autre côté, on est à 10 jours des élections… Il n’y a pas de raison qu’il arrête de faire parler de lui…

  3. Le Doc’ > Merci pour ce billet, peut-être la meilleure réponse aux propos de Sarkozy que j’ai vue… Sauf que, pour l’avoir lu trois fois, tu sais que The Origin of the Species s’intitule exactement The Origin of Species, voire On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life.

    Evidemment, on peut considérer comme Eric que “ce genre de considérations ne doit pas quitter la sphère scientifique”. Je ne suis pas d’accord : si aucun fait scientifique n’est neutre, encore moins quand la science est “en train de se faire”, la question évoquée ici porte une charge éthique, sociale et historique (il n’y a qu’à voir les réactions très vives) qui rend sa présence dans l’arène publique pas incongrue. Et, même si on la voit plus, il y a autant de science ici que dans les propos d’une Ségolène Royal affirmant que “la pollution génétique se poursuit avec des effets qui peuvent être irréversibles sur l’environnement”.

    Après, Sarkozy considère qu’il inclinerait, pour sa part etc. Est-ce que cette précaution oratoire suffit à nous faire entrer dans le domaine de l’opinion et à disqualifier à l’avance les réactions des scientifiques ? On est là à la frontière de la science, puisque cette modalisation ne fonctionnerait pas en mathématique (”j’inclinerais, pour ma part, à penser que 2+2=3″ !). Bref, Sarkozy peut penser ce qu’il veut, la science n’a pas tant de réponses définitives que des éléments de réflexion à apporter. C’est pour cela que ce billet est salutaire, et qu’il est bon de discuter la question dans son ensemble et pas avec des bouts d’arguments scientifiques, à la Axel Kahn…

  4. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec la lecture du Doc’… -le titre “science et fascisme” va vraiment loin -quoique pense Sarko de la part de l’inné (je n’ai pas lu la source), il ne nie pas la possibilité d’un traitement; il y a un pas immense entre le caractère génétique, héréditaire d’une maladie, et l’impossibilité de la soigner* -l’eugénisme** et le fichage génétique sont deux choses tout à fait différentes -il existe des modèles expliquant comment un allèle délétère (pour la reproduction) peut se maintenir dans la population. Le modèle de surdominance en est un, si tu tu rappelles.

    pour ma part, je ne crois pas que la pédophilie soit une maladie innée, Sarko si, mais il n’a aucun argument, donc a parlé trop vite. De là à évoquer des relents de national-socialisme…

    • d’autres maladies comme la schizophrénie ont un traitement et probablement des bases génétiques. Naît-on schizophrène en devenir?
      • au fait, quelle est ton opinion sur le DPI et l’usage qui en est fait?
  5. “Comment expliquer, alors, que cet allèle délétère conduisant au suicide, se maintienne aussi bien après s’être répandu aussi rapidement dans la population ?”

    Tiens, c’est vrai ça : si le suicide des jeunes était génétique, comme ceux-ci n’ont malheureusement pas de descendance, on devrait avoir une décroissance exponentielle de la fréquence de cet allèle. Donc si les suicides se maintiennent (sauf exception de la surdominance), c’est la preuve que ce n’est pas déterminé génétiquement (ou alors que quasiment toute la population porte le gène en question, ce qui revient quasiment eu même). Concrètement, connaît-on beaucoup d’exemples de gènes réellement surdominants (cela me paraît assez difficile à imaginer en fait…) ? Pour revenir à Sarkozya, la comparaison avec le cancer est d’autant plus absurde que le cancer survient en général à un âge avancé, et qu’il n’y a donc rien pour contre sélectionner celui-ci.

    @ Eric C : à propos de cette histoire d’hypothalamus, justement, rien ne dit que la taille observée est déterminée génétiquement ;). Je pense que l’hygiène de vie de la maman joue beaucoup plus dans la formation du cerveau que les gènes…

  6. Bonjour à tous,

    Je voudrais juste réagir là-dessus : (Eric.C)
    Dans “Comprendre la nature humaine” (The Blank Slate en v.o), Steven Pinker, cogniticien réputé, écrit texto : “Les homosexuels ont tendance à avoir un troisième noyau interstitiel de l’hypothalamus antérieur plus petit ; or on sait que ce noyau joue un rôle dans les différences sexuelles.

    Cette “découverte” a été faite par Simon LeVay, en 1991. Cette étude repose sur la mesure de cerveaux effectués après la mort des participants. Une objection majeure à cette étude est que les cerveaux était prélevés, pour les sujets homosexuels, sur des personnes mortes du SIDA (ce qui n’est pas le cas des sujets hétérosexuels, hommes ou femmes), et on sait que le virus du SIDA produit des lésions au cerveau. La validité de cette recherche est donc hautement contestable, dans la mesure ou le groupe expérimental (les hommes homosexuels) et le groupe témoin (les hommes hétérosexuels) diffèrent non seulement sur la variable d’intérêt (l’orientation sexuelle) mais également sur une variable confondue (le SIDA). De plus, il semblerait que ce résultat n’ait jamais été répliqué (voir Vidal, 1996).

    De même, il y a quelques années des chercheurs ont prétendu avoir découvert le “gène de l’homosexualité” (Hamer, et al., 1993), résultat totalement démenti depuis (Rice, et al., 1999).

    Par conséquent, ce n’est pas parce qu’un article scientifique est largement médiatisé auprès du grand public qu’il faut le prendre pour parole d’évangile 1. Malgré des années de recherches, la détermination génétique des comportements, de l’intelligence, ou de la personnalité, est loin d’être établie, et il est parfois difficile voire impossible de séparer convenablement la part causée par le génétique de la part causée par le milieu. En attendant, on ne peut pas statuer sur un gène de ceci ou un gène de cela.

    A quand le “gène du plombier” ?

    1 Il serait intéressant pour les sociologues des sciences, et les partisans de la ’science citoyenne’, comme Enro, de s’interroger sur ce qui fait que telle ou telle étude va être plus diffusée, médiatisée, intégrée par la population (comme celles sur l’effet Mozart, sur le gène de l’homosexualité, ou celui de l’infidélité, etc.) que telle autre.

    Références :

    Hamer, D.H., et al. (1993). A linkage between DNA marker on the X chromosome and male sexual orientation. Science, 261, 321-327

    LeVay, S. (1991). A difference in hypothalamic structure between heterosexual and homosexual men. Science, 253, 1034-1037.

    Rice, G., et al. (1999). Male homosexuality: Absence of linkage to microsattelite markers at Xq28. Science, 284, 665-667.

    Vidal, C. (1996). Le cerveau a-t-il un sexe. La recherche, 290.

  7. Le gène de ceci, le gène de cela : pourquoi ça prend ?

    Chez Le Doc’, Fabrice suggérait ce matin même de s’interroger sur ce qui fait que telle ou telle étude va être plus diffusée, médiatisée, intégrée par la population (comme celles sur l’effet Mozart, sur le gène de l’homosexualité, ou celui de…

  8. @Tom Pour ce qui est de la maintenance des allèles délétères dans la population humaine, il suffit de se rappeler qu’il existe un nombre non négligeable d’hémophiles, de diabétiques de type I, de mucoviscidoses, de thalassémies, etc. etc. sans compter les maladies génétiques qui “apparaissent” à la conception, comme les trisomies… La sélection naturelle n’est heureusement pas si sélective!

    Prétendre que tel comportement a une base génétique, ce n’est ni de l’eugénisme ni du fascisme; c’est juste de l’ignorance. Après, si ce fait se vérifie, tout dépend de l’usage qui est fait d’une telle connaissance. Bien malin celui qui peut dire avec certitude qu’il n’y a pas de gène (augmentant la probabilité) de l’homosexualité, du suicide, de l’alcoolisme, de la dépression, tant il est difficile de démontrer qu’une chose n’existe pas, surtout en Biologie.

  9. @Fabrice,

    Il ne s’agit évidemment pas de statuer sur l’existence de gènes spécifiques expliquant à eux seuls des pans de comportements entiers. Juste de ne pas crier à l’eugénisme dès qu’on évoque la possibilité d’une influence du patrimoine génétique sur le comportement. Merci en tout cas pour les précisions sur le passage de Pinker (qui n’a ceci dit jamais mentionné l’existence d’un “gène de l’homosexualité”, soyons bien clair …).

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