Preuve scientifique et décision politique

Posté par Timothée le 14 March 2007 | , , , ,

Le deuxième dialogue/débat du C@fé des Sciences vient de paraître, sur le thème “Preuve scientifique et décision ”. C’est le résultat d’une longue discussion entre notre sociologue préféré (Enro) et moi-même. N’hésitez pas à faire des commentaires/suggestions! (j’en profite aussi pour vous signaler une synthèse de nos échanges sur La médecine et son exercice, chez Seven, la dernière c@fetière en date)

Timothée : De plus en plus de débats publics font appel à des “preuves” scientifiques, qui sont aussi utilisées par les politiques pour justifier leur choix. Pourtant, de plus en plus de controverses scientifiques voient le jour, puisque les systèmes étudiés (, changement climatiques, pour ne citer que les plus fréquents) sont difficilement reproductibles en laboratoire, et induisent des incertitudes énormes. De ton point de vue de sociologue, est-ce que la façon de “produire de la science” a changé en réaction à cette situation nouvelle, ou est-ce seulement la vision du public qui s’est modifiée ?

Enro : C’est vrai, la preuve scientifique est partout. D’ailleurs, il a fallu le GIEC et ses preuves “assermentées” du réchauffement climatique pour que ce problème soit pris à sa juste mesure par les politiques il y a quelques années. Est-ce une tendance nouvelle ? Bien que la première décision fondée sur des arguments scientifiques remonte à 1871 (problème pour la US Fish Commission de la baisse des prises de pêche en Nouvelle-Angleterre), on peut penser que oui. Ne serait-ce que par la montée de la figure de l’expert, qui se base par définition sur la preuve scientifique, et par le poids des sciences et techniques sur notre “société du risque“. Mais dans le même temps, la mise en avant du principe de précaution fait valoir que l’absence de preuves ne saurait empêcher l’adoption de mesures destinées à prévenir un dommage. Finalement, ce n’est pas tant la preuve scientifique elle-même qui devient incontournable que le fait qu’elle puisse exister et être légitime dans l’arène . Mais pour répondre à ta seconde question — est-ce que la façon de “produire de la science” s’est modifiée en retour ? — il faut se mettre d’accord précisément sur ce que l’on entend par preuve scientifique…

Timothée : Vaste sujet ! Qu’est-ce qui a valeur de preuve dans un monde régi avant toute chose par le doute cartésien ? Dans les faits, on retient comme “preuve” démontrant une hypothèse le modèle qui a le plus de reconnaissance parmi les pairs. C’est une preuve construite a posteriori, choisie parmi les autres hypothèses émises en réponse à une question. Mais l’origine de cette preuve, de la démonstration, est beaucoup plus terre-à-terre : elle est issue d’un travail (ou d’une série) de recherche. Une preuve, ce n’est pas simplement un consensus, c’est avant tout le résultat d’une étude, et cette étude est menée par “la figure de l’expert” déjà mentionnée. D’ailleurs, plus les tenants d’une théorie sont nombreux, plus elle a de chance d’être acceptée comme “juste”, “vérifiée” par la communauté scientifique, et plus les résultats qui la confortent seront reçus comme étant de nouvelles preuves. Les résultats contraires seront, au pire des erreurs de protocole, au mieux des artefacts. Pour en revenir à un sujet qui est plus de ton domaine, si le résultat brut est important, l’opinion de la personne qui le produit, l’analyse, et d’une certaine manière le valorise auprès de ses pairs, est non négligeable.

Enro : C’est vrai, d’autant plus vrai que l’on se situe en amont dans le projet de recherche et la prise de décision, avec en particulier le “lanceur d’alerte” qui va porter une preuve scientifique (ou des prémices de preuve) au-delà des cercles scientifiques, par conviction. Sinon, j’aime ta définition qui n’est pas monolithique : la théorie de la dérive des continents était considérée comme un “fait scientifique” dès la moitié des années 1960 grâce à la multiplication des preuves indirectes, bien avant les avancées de la géodésie qui en fournirent la preuve directe dans les années 1980 ! Donc oui, on a un consensus — grâce notamment au fonctionnement du peer review dans les publications scientifiques — autour d’un modèle, issu d’un projet de recherche. Mais il est parfois difficile de faire le consensus, en partie à cause des différentes cultures épistémiques des chercheurs, qui déterminent la manière de poser les questions et créent finalement des “mondes” différents. Ainsi, dans le cas des , que vaut la contestation par les biologistes moléculaires de la preuve de la pollution génétique apportée par Quist et Chapela alors que pour ces écologues et leurs alliés “des estimations précises et fiables de la présence de transgènes nécessitent de comprendre la structure et la dynamique des populations locales de maïs traditionnel et la manière dont les agriculteurs les gèrent” ? Un chercheur de terrain se ralliera beaucoup plus facilement aux arguments d’un autre chercheur de terrain qu’à ceux d’un biologiste de laboratoire. Et puis, qui a la charge de la preuve ? Ceux qui affirment que les sont sans danger ou ceux qui affirment que les sont dangereux ? Une grande question…

Timothée : L’exemple de la pollution génétique des plantes sauvages par des transgènes est intéressant. Les sont une technologie issue des progrès rapides de la biologie moléculaire, qui est à mon sens le domaine qui a eu le plus de retombées ces dernières années. Le problème principal des , c’est que le service après-vente, si on peut dire, a été très mal assuré par les concepteurs. On avait, à la base, un très bel objet technique, un jouet formidablement intéressant, qui permet de manipuler le vivant comme un jeu de construction. Les apports de la technique au point de vue fondamental sont incontestables. Seulement, tout ce qui a trait à la plante possède un aspect économique (que ce soit dans des pays avec une agriculture forte, comme la France, ou dans des pays en développement), et les applications n’ont pas attendu pour apparaître. Le problème, aujourd’hui, est double. D’une part les effets exacts, notamment l’ampleur du transfert de gène, sont peu connus, et difficilement prédictibles faute de modèle (les champs de l’INRA mis en place dans ce but avaient été fauchés), mais la vision que la société civile a de cette technologie est très mauvaise. Et de la même manière qu’entre scientifiques, tout ce qui conforte l’idée d’un “ nocif” est reconnu comme preuve, le reste est classé dans les tentatives de manipulation, puisqu’il y a des enjeux économiques énormes impliqués. Comme pour la majorité des phénomènes dits “globaux” (comme le changement climatique), par ailleurs. Qui a la charge de la preuve ? Si j’étais pleinement idéaliste, je dirais sans hésitation que c’est l’ensemble de la communauté scientifique. Mais la communauté scientifique n’existe pas. Il y a, comme tu le dis, des biologistes de terrain, et d’autres de paillasse, et ceux qui font des allers-retours entre ces deux mondes. Et finalement, ce qui sera reconnu comme preuve dépendra, en plus des résultats, du groupe qui aura le mieux réussi à imposer son point de vue. Pas seulement à ses pairs, mais aussi et surtout à la société civile. Avec l’émergence de nouveaux problèmes, le monde qui semble exister en dehors du labo est passé du stade de spectateur d’une technique au stade d’acteur, qui s’implique dans le processus de décision par son pouvoir sur les politiques, mais qui est aussi capable de choisir, parmi les faits, celui qui accédera au statut de preuve.

Enro : Pas de preuve une et indivisible, donc. Ce qui fait que l’administration de la preuve — la manière dont elle est justifiée et soutenue — joue autant que son contenu intrinsèque. On est déjà bien loin de la conception simpliste la plus répandue ! Et comme les projets de recherche qui produisent les preuves dépendent aussi des priorités politiques ou du grand public (comme dans ton exemple des flux de gènes dans les champs ), on a une boucle quasiment auto-entretenue. Parfois pour le pire : dans le cas de l’amiante, les experts farouchement anti-amiante se sont fait enrôler dans des instances et conseils où les industriels avaient la main mise, ce qui a permis de les faire taire en posant les questions sous la forme “l’amiante est-elle nécessaire dans les constructions ?”, qui les rendaient démunis… Je vais être provocateur mais après tout, est-il bon de toujours chercher la preuve scientifique qui justifiera telle ou telle décisions ? La preuve pourra parfois mettre des dizaines d’années avant d’être acceptée unanimement alors que les décisions doivent être prises rapidement !

Timothée : Comme toujours, il faut trouver le juste milieu. Le fait de baser une décision sur la preuve est risqué, parce que plus on affine les techniques, plus on accumule les résultats, plus on est susceptible de voir un nouveau paradigme émerger. C’est justement au moment où il émerge qu’il faut déclencher une réaction . De la même manière que quand un organisme est infecté, le système immunitaire n’attend pas le danger vital pour réagir et éliminer la menace. Je ne pense pas que l’idée de ne pas attendre qu’un consensus se cristallise autour d’une “preuve” soit si provocatrice. Au contraire.

Enro : Tu m’intéresses… Continue !

Timothée : Oui, il me semblerait plus logique de s’adapter, de manière active, quand bien même cette action serait une simple application du principe de prévention (limiter les conséquences des atteintes qui sont susceptibles d’être portées). Il ne faut pas pour autant négliger la preuve, le consensus unanime. L’espèce humaine a acquis un pouvoir de modification de son environnement qui est difficile à appréhender. Il n’est plus viable de baser des décisions uniquement sur la base de facteurs économiques, comme on a pris l’habitude de le faire. Ou plutôt si, il faut le faire, mais en élargissant le champ de l’économie a ce qui est immatériel. On peut se poser la même question que Funtowicz et Ravetz : quelle est la valeur du chant d’un oiseau ? Quelle est la valeur d’un environnement sain, d’un maïs sans pollution génétique, d’une énergie propre, d’une nanotechnologie maîtrisée ? Autant de choses qui nous concernent, soit que nous souhaitions les garder, soit qu’elles nous fassent peur. C’est là que la “preuve” scientifique doit intervenir, et apporter des faits. Que ce soit pour tirer un signal d’alarme, ou pour rassurer sur l’innocuité d’une technique. En plus du rôle d’, les scientifiques devraient se donner un rôle de sentinelles, puisqu’ils connaissent les systèmes, et observent leur évolution. Même si leur temps de réaction (de l’ordre de l’année) n’est pas toujours adapté au temps , leur apport n’est pas négligeable. Et puisqu’on parle d’échelle de temps, il n’est pas inutile de rappeler que nos actions sur une génération auront des répercussions sur une échelle de temps beaucoup plus vaste. Écouter les scientifiques, même s’ils mettent quelques années à parler, c’est un investissement qui me semble rentable… mais qui demande aussi une durabilité dans les instances avec lesquelles ils communiquent, pour que tout le travail ne soit pas à refaire à chaque élection !

Enro : Finalement, je crois qu’on est sur la même ligne. On peut vouloir introduire la science dans le débat, mais sans pour autant la convoquer à tout bout de champ. À propos des mesures contre la pollution par les pesticides prises aux États-Unis dans les années 1960, l’historienne Oreskes écrit très justement : “The policy that resulted was successful in addressing public concerns, and it was based neither on an abstract notion of proof, nor on a demand for certainty, but on the weight of considered scientific opinion and public concern. This may not be the hard and fast principle that some people want, but it is the reality of how things can work in practice—at least under the right conditions.” Et il ne faut pas oublier que les preuves scientifiques peuvent aussi être vues comme contre-productives.

Timothée : C’est-à-dire ?

Enro :
Pour le sociologue américain Sarewitz, l’incertitude n’est pas un “manque de connaissances” de l’homme sur la nature mais ce que la science elle-même crée en découpant des phénomènes par des disciplines incommensurables, en révélant des complexités jusque là ignorées, en enrôlant des experts dans un état d’esprit donné etc. Il donne l’exemple du calcul de la vitesse de percolation de l’eau dans le sol du Nevada, mesuré par les hydrologues du Department of Energy américain. La fourchette de 0,1-1 mm/an était unanimement acceptée par les hydrologues quand un forage a montré que des radio-isotopes étaient retrouvés à 300 m de profondeur, moins de 50 ans après les premiers essais nucléaires dans ce désert.

Timothée : On est passé de 1 mm/an en théorie à 6 m/an en pratique! L’apport scientifique est donc venu tout remettre en question…

Enro : Oui, les estimations étaient complètement erronées ! Aujourd’hui, l’incertitude semble augmentée et les experts se mettent difficilement d’accord — ce qui n’a pas empêché le président Bush de signer une résolution du Congrès demandant le stockage de déchets nucléaires à cet endroit même. Ainsi, la preuve scientifique à un instant “t” ne reflète que ce que l’Homme croit savoir sur la réalité, et non pas la description exacte de cette réalité elle-même. Et on gagne parfois plus à exhiber les valeurs sous-jacentes à une controverse qu’à les camoufler sous l’argument scientifique…

Timothée : Tout à fait d’accord. C’est pour ca que j’aime bien mon idée de définition de la preuve a posteriori, en fonction de ce qu’on sait à l’instant où l’on choisit le modèle qui sera utilisé pour prendre des décisions. Tout ca me rappelle un peu l’histoire de la présentation des peptides par le CMH! Pendant des années, on a cru que le CMH-I présentait les peptides endogènes, et le CMH-II les peptides exogènes. Et un jour, Cresswell est arrivé en expliquant que tout n’était pas aussi simple que ca, et un des dogmes fondateurs de l’immunologie en a pris un sérieux coup. La “preuve scientifique” a changé, et en matière de CMH, il y a un avant et un après Cresswell. Je laisse-là cet exemple qui n’a pas de très grandes répercussions sur le monde extérieur, pour en revenir au sujet. Tu proposes d’exhiber les valeurs sous-jacentes à la controverse. Je suis tout à fait d’accord, les exemples qui nous hurlent de le faire ne manquent pas. Il suffit de prendre le cas du Gaucho (sur lequel Laura Maxim va prochainement publier un cahier au C3ED, qui est une excellente synthèse de la controverse), dans lequel certains scientifiques financés par Bayer, ou étant en conflit avec les apiculteurs, ont conçu des protocoles de manière à obtenir les données qu’ils attendaient. Plutôt que de séparer valeur et argument scientifique, je pense au contraire qu’il est nécessaire de se demander comment ils interagissent !

Enro : Comme l’écrivent Abby J. Kinchy et Daniel Lee Kleinman dans leur excellent texte sur les relations entre l’administration Bush et la science (écrit en 2005, déjà !) : “To the charge that in the Bush administration ideology trumps science, we argue that there are a wide range of issues on which values, not science, provide the best justifications for progressive policy positions. We should stand by our values, without hiding behind the myth of value-free science. To the charge that the administration has manipulated science so that it is no longer impartial, we question the assumption that science is ever truly impartial. We are better off talking about the ways that scientific knowledge is in fact “partial” than claiming that a purely objective account of the world is possible.” Finalement, on retombe presque sur ta première question : “est-ce que la façon de “produire de la science” a changé en réaction à cette situation nouvelle, ou est-ce seulement la vision du public qui s’est modifiée.” Je n’avais pas vraiment d’idée et ne connaissais pas de travaux à ce sujet mais il semble maintenant que oui, plus la responsabilité imputée à la science est importante, plus la science se fait d’une certaine manière : plus rapide sans doute, plus organisée (en “fronts”), plus technique et plus chargée de valeurs — pas forcément plus “sound” comme l’affirment certain. Et certainement plus intéressante à étudier aussi ! ;-)

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5 réponses pour le moment

5 réponses à “Preuve scientifique et décision politique”

  1. Beau travail! Et déjà intéressant en lecture diagonale! Je pendrai le temps de le décortiquer dès que possible.

    15 Mar 2007 à 11:01 am

  2. Oups… Il faut lire “2005″ au lieu de “1995″ dans mon dernier paragraphe !! Si tu peux corriger, Timothée…

    15 Mar 2007 à 12:44 pm

  3. Je fais ca tout de suite maintenant…

    Seven : Merci!

    15 Mar 2007 à 1:44 pm

  4. l'ouvrier

    Bonjour. Dur à lire pour moi qui n’ai que le certificat d’études primaires, et qui ne comprend rien à l’anglais.

    Mais bon, un point quand même que je soulève, c’est la dépendance des scientifiques, et des medecins aussi, face à la puissance de l’économie. Regardons par exemple ce qui s’est passé avec l’amiante, ou il aura fallu quand même près d’un siecle après les premiers decès reconnus pour que sa dangerosité soit reconnue. Et j’ai lu récement que dans certains pays, il y avait encore des mines d’amiante en exploitation….

    Plus recement, est il normal qu’il ait fallu un procès, en Allemagne, pour que le fameux rapport Monsanto (les OGM) soit enfin rendu public? Pourquoi tant de secret s’il n’y a rien d’inquietant?

    Le monde scientifique ne devrait il pas être completement independant pour être fiable?

    Bonne journée.

    31 Mar 2007 à 9:21 pm

  5. Bonjour,

    Je ne peux qu’être d’accord avec ce que vous avancez. Comme je l’avais déjà dit quelque part, j’espère que la décision prise en Allemagne sur le dossier Monsanto servira de précédent.

    Ceci dit, il faut garder en tête que Monsanto est une entreprise privée, qui a des intérêts financiers, et qui a priori n’a donc rien à gagner à diffuser ses résultats. Si ce n’est bien sûr la confiance des consommateurs, mais comme il est difficile de savoir si le produit acheté contient tel ou tel OGM en particulier, je doute que ce soit réellement (économiquement) important.

    Le monde scientifique est dépendant financièrement, malheureusement. Il suffit de regarder les différences de résultats sur des sujets comme le tabac, les OGM, le gaucho (je n’ai pas le temps de regarder si l’étude de Laura Maxim est parue, mais elle détaille largement certains travaux) pour voir que l’endroit d’ou vient l’argent n’est pas négligeable.

    01 Apr 2007 à 3:55 pm

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