Expérimentation animale : de l’éthique à la législation
Il peut sembler étrange de regrouper l’éthique et la législation, tant les deux sujets semblent antinomiques. La ou l’éthique se définit comme une science de la morale
, qui juge si les actions entreprises sont bonnes ou mauvaises, la législation établit une distinction entre ce qui est permis et ce qui est interdit. Pourtant, dans le cadre de la bioéthique, les deux notions sont très souvent jointives.
Autant commencer par le commencement. L’homme est un animal. Membre du genre Homo, de la famille Hominidae, Primate, Mammifère, Eumétazoaire, ou que sais-je encore, aucun doute ne subsiste quant à notre animalité. Tout le paradoxe consiste a placer, par rapport à elle notre humanité. Pour être un animal, nous n’en sommes pas moins un animal à part, reconnu depuis longtemps comme zoon logikon ou zoon politikon. La barrière qui nous sépare de l’animal est souvent mince, pour ne prendre que l’exemple de certains grands singes avec lesquels nous partageons plus de 98.7% de notre génome.
Différencier homme et animal par l’intelligence ou la raison est illusoire. La théorie Cartésienne de l’animal machine a été battue en brêche par les observations éthologiques, qui toutes attestent d’une intelligence animale, de l’existence de structures sociales, et d’autres traits comportementaux que l’on pensait réservés à l’homme. La question posée par la philosophe Jeanine Chanteur est simple dans son énoncé : Existe t’il un droit, moral ou légal, d’utiliser l’animal au seul profit de l’homme?
Une réponse positive implique deux choses : L’Homme, animal humain, est supérieur à l’animal non humain, et sa santé est a priori incompatible avec celle de ce même animal non humain. L’acceptation de l’expérimentation animale revient à prendre sur soi de faire souffrir et mourir des animaux pour ne pas avoir à laisser souffrir ou mourir des hommes. Notre rapport à la violence envers l’animal est unique dans le monde vivant. Les cas de violence gratuite entre animaux existent, mais sont du domaine de l’instinctif. La cruauté n’existe et ne s’installe que quand on développe une conscience de l’action en cours, celle de causer la souffrance. Même en assurant à l’animal les meilleurs conditions possibles, l’expérimentation animale est de par sa nature un acte cruel.
L’animal ne prend pas en compte la souffrance qu’il inflige, il est innocenté du simple fait qu’il ne pense pas cette violence. Au contraire, l’homme et à plus forte raison le scientifique qui expérimente sur les animaux, est pleinement conscient et responsable du mal qu’il inflige. Cela même si beaucoup pensent que le renoncement à l’instinct de violence gratuite envers un être plus faible vaut acceptation de son existence, et humanisation (Kundera, dans L’insoutenable légèreté de l’être, à probablement écrit les plus belles lignes sur ce sujet). Nous avons conscience de la valeur de nos actes, ce qui nous donne du recul par rapport à notre animalité. Recourir à l’expérimentation animale, c’est accepter une ambigüité importante : provoquer la souffrance, tout en sachant que ce comportement a une très forte valeur négative (infliger la mort fait partie des tabous de nos sociétés occidentales).
Le principal enjeu éthique est de légitimer cette souffrance. Accepter de se livrer à un comportement que notre humanisation devrait nous interdire, nous faire considérer comme tabou, ne saurait être justifié que par le devoir de soigner son propre corps et celui de l’autre homme. Ne pas expérimenter sur l’animale revient, pour le scientifique, à condamner des vies humaines, même si cette expérimentation condamne des vies animales. Abandonner l’homme, c’est renoncer à considérer que l’homme que l’on voit en l’autre est un image en miroir de l’homme que l’on voit en soi. Expérimenter sur l’animal et provoquer sa souffrance puis sa mort, c’est renoncer à épargner la vie de celui qui est plus faible, et donner l’avantage à l’animalité. Toute solution sera, par nature, imparfaite.
La situation actuelle est clairement celle d’un recherche la solution la moins imparfaite. Hâter les progrès et maintenir l’expérimentation animale dans son cadre strict, ne l’appliquer que si (et seulement si) elle est nécessaire, est un impératif d’ordre moral. Tout comme l’obligation de ne pas oublier le prix payé par les autres espèces, animales tout autant que nous le sommes.
La nature même de notre relation à l’animal peut être mise, d’un point de vue de sa légitimité, en question. Qu’est-ce qui est le plus justifiable? Causer la mort d’un animal pour s’en nourrir, ou causer sa mort pour acquérir des connaissances? Si l’on s’en tient aux chiffres, la nutrition représente plus de 98% de l’utilisation des animaux, l’expérimentation moins de 0.02%. Pourtant, cette dernière est beaucoup plus critiquée, et beaucoup plus violemment, parce que considérée comme inutile et remplaçable. Il n’en est rien, mais les mentalités ne semblent pas changer. Alors que tous les protecteurs des animaux s’opposent à l’expérimentation animale, tiennent à son encontre et à celle de ceux qui la pratique des propos durs, il semble exister une tolérance vis-à-vis des carnivores. Pourtant, la part d’animaux victimes de l’expérimentation est, proportionnellement (pas en quantité absolue), négligeable par rapport à ceux utilisés pour notre nutrition.
Et pourtant, alors que l’expérimentation revet les caractères du sacrifice indispensable selon les mots du Pr Axel Kahn, notre physiologie nous permettrait non seulement de survivre sans consommer de viande, mais aussi d’en tirer des bénéfices! la contestation est plus grande et plus violente contre un quasi-épiphénomène indispensable (autant scientifiquement que moralement) que contre un comportement de masse sans réel apport pour les individus.
Sans transition ou presque, ces considérations sont à mettre en relation avec un domaine beaucoup plus terre à terre, celui de la règlementation. L’animal ne peut pas être uniquement un objet de réflexion éthique. Le fait est que dans le droit, comme le rappelait Erick Kerourio, du Ministère de l’Agriculture, l’animal ne possède pas de statut juridique (il est res nullus). En revanche, et ce depuis 1976, il est reconnu comme être sensible
. Et en adéquation avec les considérations éthiques abordées plus haut, s’il n’a pas de droits, l’homme à envers lui des devoirs (selon l’article L214 du code rural). Ceci est vrai pour un animal sauvage. La situation d’un animal de laboratoire est largement différente. On se trouve face à un animal né et captivité, et n’ayant pas connu la vie sauvage (contrairement à beaucoup d’animaux exposés dans des zoos, marinelands, …). A une époque ou l’animal de compagnie est considéré comme un “membre de la famille” (rappelons que les chiens portent le nom de la famille qui les accueille), la nécessité de faire une distinction entre l’animal médecin et l’animal compagnon est forte, même si cette distinction ne se base que sur des critères utilitaristes et semble profondément contre-nature.
Dire que l’animal de laboratoire n’a pas été conçu pour être au service de l’homme est une position intenable. Ce qui ne doit pas nous faire oublier que légalement, les devoirs que l’homme a envers lui sont toujours, si ce n’est d’avantage, existants. Au premier rang de ces devoir figure bien évidemment le respect. A ce titre, la loi interdit une expérimentation animale abusive, c’est à dire provoquant une souffrance non légitimée par un but scientifique reconnu, ou utilisée alors qu’une méthode alternative vérifiée existe. Le scientifique est légalement responsable, et doit prouver la double pertinence, légale et scientifique, de son protocole.
Le cadre règlementaire mis en place pour garantir que les devoirs de l’homme envers l’animal est important. L’expérimentation animale n’est pas praticable par l’ensemble des chercheurs français: la possession d’une autorisation préfectorale est indispensable. Cette autorisation n’est délivrée qu’après une formation spécifique, ce qui est une particularité française en terme de “droits” des animaux. L’encadrement, loin de ne concerner que les équipes, est aussi valable pour les animaux. Ils ne peuvent venir que d’élevages accrédités, principalement pour des raisons de reproductibilité et de tracabilité. Exit le mythe des laboratoires volant des chiens et des chats.
La loi, en revanche, est peu claire sur les conditions dans les quelles se déroule l’expérimentation. Parce que ces conditions sont justement du ressort de l’éthique, et que règlementer l’éthique est une absurdité. L’éthique est une réflexion sur les valeurs, qui peut éventuellement se transformer en une source de droit (si les avis émis par les comités consultatifs avaient valeur d’actes juridiques, par exemple), mais règlementer son cadre de réflexion, c’est la priver de sa puissance en la normalisant. De ce point de vue, la règlementation ne saurait être normative. Elle devra indiquer les bonnes pratiques à mettre en avant, en s’appuyant sur la grande expérience de nos comités consultatifs (reconnus internationalement pour leur qualité) pour guider le travail des chercheurs, non pas dans la direction qu’il doit prendre, mais dans les gestes à réaliser.
















Le texte de Kundera dont je parlais est le suivant :
04 Feb 2007 à 11:01 pm
Deux petites choses :
05 Feb 2007 à 6:54 am