Expérimentation animale : quelle utilité?

Posté par Timothée le 2 February 2007 | , , , ,

La critique qui revient le plus, après celle portant sur les méthodes alternatives, dont j’ai déja résumé les insuffisances actuelles dans un précédent billet, concerne la soit-disant inutilité de l’expérimentation animale. La désinformation sur ce sujet est facile, tant la communication est pauvre du côté des institutions. Quelques recherches simples permettraient pourtant de faire remonter des informations intéressantes.

L’expérimentation animale serait à ce point inutile que moins d’un tiers des prix Nobels en médecine et physiologie auraient été obtenus par des scientifiques la pratiquant. Après de rapides recherches, j’ai obtenu des résultats légèrement différents. Sur 105 années de Nobels, 28.3% des prix ont été attribués à des scientifiques n’ayant pas conduit de recherches s’appuyant sur l’expérimentation animale (résultats présentés ci-contre). 28.3%, c’est moins d’un tiers. L’inverse exact du chiffre avancé par OneVoice dans ses Questions-Réponses.

Comme le rappelait le Pr Charles Pilet (membre de l’Institut, co-auteur de l’animal médecin), l’apport de l’animal dans la recherche fondamentale est extrêmement important. Pasteur a travaillé sur des poules, puis des moutons avant de passer à l’homme (dans des conditions qui seraient impossibles aujourd’hui, d’ailleurs, et c’est tant mieux). Jenner avait fait la même chose. Et bien avant, Gallien parlait d’anatomie comparée. Le fait est que l’animal a été associé à toutes les étapes du progrès en biologie. Je pourrais citer des dizaines de travaux, des centaines, qui ont apporté des éléments fondamentaux, et qui reposent sur l’utilisation de l’animal. Prétendre que l’expérimentation animale n’apporte rien à la science relève de la mauvaise foi pure et simple.

Hors de la recherche fondamentale, l’apport de l’animal est immense dans le domaine de la sécurité des essais cliniques et des médicaments. Lors de la conception d’un médicament, sur l’ensemble des candidats possibles, 5% sont retenus après la première phase de recherche, qui ne fait pas appel aux animaux. L’expérimentation animale permet de désélectionner 98% des ces candidats. Seuls 20% des candidats restants seront retenus pour la suite des essais, c’est à dire le passage à l’homme. Les données obtenues pendant la phase d’expérimentation animale seront valorisées, réinterprétées, pendant l’obtention des résultats de la phase IV, la dernière d’un essai clinique, précédant l’AMM. Toute l’étude concernant les effets non-systémiques, c’est à dire n’ayant pas de répercussion sur l’ensemble de l’organisme, sont réalisées in vitro ou ex vivo. C’est le cas, par exemple, des études de cytotoxicité.

L’expérimentation animale permet une predictivité des effets secondaire, en plus de l’évaluation du service médical rendu. L’utilisation d’animaux non-rongeurs (exemple typique : les lapins, qui sont des lagomorphes) entraine une predictivité de 43%. L’utilisation de rongeurs entraîne une prédictivité de 63%. L’utilisation conjointe de deux espèces différentes, un rongeur et un non rongeur, augmente cette prédictivité à 73% (données issues d’une étude collective portant sur 150 molécules, 47 patients, et 221 effets secondaires possibles, rapportées par Dominique Masset).

Je vais donner un exemple éloquent[1] sur l’utilité de l’expérimentation animale. J’ai travaillé, à l’occasion d’un stage, sur une maladie auto-immune relativement répandue. L’équipe dans laquelle j’étais cherchait à mesurer l’impact de la délétion d’un gène sur cette maladie, puisque ce gène lui avait été associé dans une population particulière. Pendant la conception du modèle animal qui servirait à tester les traitements, les responsables de l’animalerie ont fait une observation étrange. Les 60 souris C57/bl6 utilisées dans l’étude, et qui n’avaient plus le gène que nous étudiions, avaient une fécondité bien plus importante que les autres. Point encore plus choquant, alors qu’elles avaient été fécondées à des moments différents, 40 d’entre elles ont mis bas le même jour, dans un laps de temps très court (~2h). Cette observation est clairement celle d’une propriété émergente, qui sans expérimentation animale serait restée inconnue.

Il est évident que les espèces utilisées ne sont pas choisies au hasard. La liste des incompatibilités tenues par les associations est bien évidemment connue par les expérimentateurs, et les choix des modèles sont faits en conséquence. L’objectif, lors du choix du modèle, est de caractériser le mieux possible le SMR et les effets indésirables, à la fois pour réduire le cout en vies animales, mais aussi pour faciliter la valorisation des données obtenues par la suite. L’additivité des modèles est beaucoup plus fréquente en pharmacologie qu’en recherche fondamentale. La standardisation des approches permettra de minimiser cette additivité, en établissant une base commune, mais aussi en évitant les expériences me too (litt. moi aussi), qui consistent à reproduire des résultats obtenus par ailleurs.

Il reste une grande oubliée quand on parle d’expérimentation animale, c’est la recherche sur les animaux eux même. Je vois mal comment on pourrait créer des modèles alternatifs pour la biologie des populations, les relations hôte/parasite, etc. Cette recherche, souvent fondamentale, ne peut se passer d’expérimentation animale (ca reviendrait, pour un mathématicien, à travailler sans lettres ni chiffres). De plus en plus d’efforts sont faits, depuis un certain temps déja, pour minimiser les pressions subies par les populations animales (notamment dans les cas ou l’étude porte sur des écosystèmes fragiles).

Parler de l’utilité de l’expérimentation animale n’a aucun sens si on ne met pas en lumière les cas ou elle est profondément inutile et injustifiable. L’expérimentation animale ne se justifie (j’y reviendrai dans un prochain billet) que si elle permet des avancées scientifiques, ou la création de nouveaux traitements. Ce n’est pas une méthode anodine, dans le sens ou elle coute des vies. Le cas le plus flagrant dans lequel l’expérimentation animale est injustifiable, éthiquement aussi bien que scientifiquement, est la cosmétologie et l’étude des réactions topiques. Le bénéfice vital des produits cosmétiques est minime (à mon sens il est nul). Dans la mesure ou la majorité des tests consistent en des observations de la réaction des tissus aux lieux d’application (des réactions topiques), il est envisageable de le faire sur des volontaires humains. Ce point de vue est défendu, notamment, par Axel Kahn, qui en plus de ses activités de recherche est consultant pour le groupe L’Oréal.

Un exemple plus récent est l’arrêt par la compagnie POM de ses tests sur les animaux. Ce fabriquant de jus de fruits et thés introduisait ses produits dans différentes cavités des animaux (système sanguin, intramusculaire) pour revendiquer des effets bénéfiques pour la santé. La seule chose que je regrette à propos de cet arrêt est qu’il ait été motivé par la pression des associations antis (avec lesquelles, pour une fois, j’étais d’accord) et pas par des mesures législatives répressives. Il est légitime de supposer que ce type d’expérimentation, sans aucune justification et ne pouvant recevoir aucune caution morale, n’est pas aussi rare qu’on pourrait le croire. Un contrôle sévère de ce type d’activités devrait être mis en place pour éviter les dérives, et maintenir l’expérimentation animale dans le seul champ ou son utilisation est justifiée : la science.

Notes

[1] quoique volontairement flou, industrie pharmaco oblige

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6 réponses pour le moment

6 réponses à “Expérimentation animale : quelle utilité?”

  1. Merci pour cette série ! Sinon, un peu off-topic, mais je suis intéressé par cette observation : “Les 60 souris C57/bl6 utilisées dans l’étude, et qui n’avaient plus le gène que nous étudiions, avaient une fécondité bien plus importante que les autres. Point encore plus choquant, alors qu’elles avaient été fécondées à des moments différents, 40 d’entre elles ont mis bas le même jour, dans un laps de temps très court (~2h). Cette observation est clairement celle d’une propriété émergente, qui sans expérimentation animale serait restée inconnue.” Quelque chose est-il sorti de cela ??

    02 Feb 2007 à 9:57 pm

  2. De rien, c’est avec plaisir!

    Pour répondre à ta question, il en est sorti une délocalisation après que le dernier blockbuster en date ait été rentabilisé…

    Scientifiquement parlant, je n’en ai aucune idée, et de toute façon les observations sont toujours la propriété de la société…

    02 Feb 2007 à 10:06 pm

  3. blop

    “Sur 105 années de Nobels, 28.3% des prix ont été attribués à des scientifiques ayant conduit des recherches s’appuyant sur l’expérimentation animale” > d’apres ton graphique c’est exactement l’inverse Ou bien la legende du graphique est faux, ou bien le texte est faux (hypothese la plus probable) ou bien je ferais mieux d’aller me coucher…

    02 Feb 2007 à 11:27 pm

  4. Ouaouh la boulette… C’est bien moi qui me suis trompé dans mon texte…

    Merci de ta lecture attentive!

    02 Feb 2007 à 11:29 pm

  5. Billet (enfin, serie de billets) absolument remarquable. plusieurs remarques de fond interessantes voire capitales:

    J’aimais mieux le fond en rouge. Ah moins que tu ne prevois de changer de couleur regulierement ?

    Prevois tu de faire un billet “recapitulatif” afin que l’on puisse dire “regardez chez le Doc ce billet sur ses différentes reflexions sur l’experimentation animale” ?

    J’ai un peu du mal avec les chiffres du pourcentage de médicaments. Tu es sur de ta phrase “20% des candidats restants seront retenus pour la suite des essais, c’est à dire le passage à l’homme.” où disparaissent 80% des candidats restant apres l’experimentation animale ?

    03 Feb 2007 à 4:57 pm

  6. Réponse à ta question, oui, je vais travailler sur un récapitulatif de ce genre. Dès que j’aurais fini les deux derniers.

    Je suis en train de rechercher des couleurs qui me plaisent, c’est vrai que la c’est un peu fade. Ca me plaisait bien sur le moment, mais ca va changer (peut-être dans le week-end, d’ailleurs)

    Pour les chiffres annoncés, ils m’ont un peu surpris aussi. Je jetterai un coup d’oeil dès que possible (dès que dispo) aux transcriptions des exposés (chiffres issus de celui de Dominique Masset, de l’AFSSAPS).

    03 Feb 2007 à 5:26 pm

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