Expérimentation animale : quelques chiffres et quelques réflexions

Posté par Timothée le 24 January 2007 | , , ,

Il est assez risqué de revenir sur un sujet aussi glissant que celui de l’expérimentation animale, mais après tout, pourquoi se priver de ce débat à cause de personnes sourdes aux arguments rationnels? Pourquoi ce billet maintenant? Parce que le 31 janvier aura lieu un colloque du sur ce thème, auquel j’ai été invité suite à différents billets parus ici-même. J’ai donc pris un peu de temps pour creuser le sujet, en apportant quelques chiffres, et quelques opinions personnelles.

Enro avait souligné il y a quelque temps une utilisation un peu borderline des règles d’arrondis revues par certaines associations. Etant d’humeur statisticienne en cet après midi neigeux, je me suis lancé dans quelques recherches de tableaux, graphes, chiffres. Je suis finalement tombé sur un récapitulatif des statistiques concernant l’utilisation des vertébrés en France depuis 1984 (et jusqu’à 2001, puisque je n’ai pas retrouvé l’ensemble des données pour les années suivantes). Autant que possible, j’ai essayé de choisir la représentation la plus parlante pour chaque série de données, d’une part pour faire remonter les informations importantes, d’autre part parce que lire des statistiques brutes, ca n’amuse que les statisticiens…

Laisser parler les chiffres

Evolution du nombre total d'animaux vertébrés utilisés dans la recherche en France, période 1984-2001, source Ministère de la rechercheLa première donnée qu’il fallait montrer ici, c’est bien évidemment l’évolution du nombre total de vertébrés utilisés au cours d’activités de recherche (ce qui exclut les firmes de cosmétique, etc…), que vous voyez sur la droite. Pour donner des chiffres, si on prend 1984 comme point de référence, le nombre d’animaux a diminué de 54,67% en moins de 20 ans. La diminution est conséquente. A peu de choses près, on remarquera aussi qu’elle a été régulière sur l’ensemble de cette période. Ce qu’il est intéressant de regarder, c’est comment les différents animaux sont répartis à l’intérieur de ce total, puisqu’il est évident que la tendance n’est pas la même partout.

Evolution relative par rapport à 1984, pour chaque classe de vertébrés utilisés. 1984 représente 100%.Sur le graphique de droite, j’ai pris le parti d’une représentation plus parlante que les simples effectifs. J’ai considéré que 1984 représentait une utilisation de 100%, pour comparer l’évolution en fonction des années. On se rend très nettement compte que les situations sont assez hétérogènes pour les différentes classes d’animaux. Ce qu’on note, c’est une augmentation très forte du nombre de porcs (très utilisés parce que leur physiologie, notamment au niveau cardio-vasculaire, est proche de la notre) et de bovins. Il n’est pas inintéressant de comparer la proportion des différents types d’animaux et son évolution au cours de cette période, puisque même si la tendance globale diminue, les proportions ont des comportements très différents.

Cadran du haut : évolution des effectifs des différents types de vertébrés utilisés sur la période étudiée. Cadran du bas : Proportion des différentes classes. Les modèles murins représentent une grande majorité des animaux utilisés.Il suffit en fait de prendre en compte la disparité très forte entre les effectifs. Les souris et les rats représentent 1925000 animaux sur les 2212000 utilisés en 2001, comme on peut le voir dans le cadran du bas de ce graphique. Si on regarde le cadran du haut, en termes d’effectifs, on voit très clairement que les animaux les plus utilisés sont les oiseaux, les lapins, et les poissons). Les autres modèles sont très peu représentés, ce qui explique les fortes variations mesurées : passer de 1 à 4, c’est augmenter de 400%.

Evolution de l'effectif des modèles minoritairesSi on se penche sur le cas des modèles minoritaires, en terme d’effectifs, on observe une chose intéressante : certes les poissons, oiseaux et lapins sont sur-représentés. Mais, d’une part le nombre de lapins tend à diminuer, et d’autre part, celui des oiseaux et des poissons est très irrégulier. Regardez le nombre de porcs, qui variait tellement dans le second graphique : il est extrêmement faible comparé aux autres.

J’ai l’intuition que dans le cas des fortes variations dans de petits effectifs, il suffirait de regarder le nombre d’études les utilisant pour trouver la réponse. Le travail que ca demanderait étant colossal, je vais sagement attendre d’un autre plus courageux (ou rémunéré) s’y lance et nous communique les résultats.

Quelques opinions

Une des informations importantes à retenir pour comprendre ces chiffres est qu’il s’agit de l’effectif des animaux utilisés dans le cadre d’activités de recherche, et non celui d’animaux tués. Je ne cherche pas à minimiser la réalité de l’utilisation d’animaux dans les laboratoires. Il est évident qu’il y en a, un nombre conséquent, et que ce n’est agréable à savoir pour personne. Trouver des méthodes d’étude qui évitent de blesser les animaux est un domaine qui m’attire particulièrement, et qui est en plein essor actuellement. A la lumière de ces chiffres, d’ailleurs, il serait malvenu de dire le contraire.

Pourtant, c’est presque le discours que tiennent certaines associations (pour les nommer, PETA et One-Voice, ). Je ne sais pas vous, mais moi j’ai un problème avec ces associations. Certes, la protection des droits des animaux est légitime. Ce qui m’inquiète, c’est que ces associations le font au détriment des avancées bénéfiques qu’on tire de l’expérimentation animale. Beaucoup de leurs membres m’ont avoué préféré que toute activité de recherche disparaisse, avec les conséquences qu’on imagine, plutôt que de laisser la recherche progresser et développer au maximum les méthodes alternatives en parallèle.

PETA à d’ailleurs publié une liste de groupes peu recommandables, incluant L’institut Pasteur, le CNRS, l’INSERM, l’INRA, l’ARC, l’AFM et la FRM. Le principal argument (à l’image de la FAQ de PETA, vaste ramassis de mensonges disponible ici) est un vaste mensonge : l’expérimentation animale ne sert à rien. Il est de notoriété publique, pourtant, que le niveau de vigilance, d’exigence face à ces tests augmente en permanence, augmentant ainsi leur fiabilité. Et, si le modèle est bien choisi, les résultats obtenus sur l’animal sont potentiellement transposables à un modèle de complexité supérieure (l’homme). Je ne parle pas non plus de l’utilisation douteuse de statistiques (sans préciser à quel pays elles s’appliquent, comme c’est le cas ici), c’est devenu monnaie courante.

On peut défendre le droit des animaux. On doit le faire, dirais-je. Mais il m’est insupportable de voir que certains prétendent empêcher la science de progresser, en masquant des raisons assez floues derrière des mensonges et des contre-vérités, quand il ne s’agit pas de la déformation pure et simple de faits scientifiques. Sans parler du recours au terrorisme. Il est déplorable que des personnes qui partagent, finalement, un but assez proche de celui de ces associations (réduire l’utilisation des animaux dans la recherche, la soumettre à un maximum de contrôle), et dont je fais partie, soient taxés de collaborateurs au seul motif qu’ils portent une blouse. Peu importe votre opinion sur le sujet, finalement; si vous n’êtes pas un extrémiste, vous êtes un tortionnaire, et vous méritez de recevoir des mails d’insulte à intervalles réguliers.

Alors peu importe, aussi, l’opinion que ces associations, et que les membres des communautés qui gravitent autour, ont des scientifiques qui, dans les faits, servent leur cause. Je ne peux qu’espérer qu’ils arriveront à faire diminuer encore le nombre d’animaux utilisés, sans que ca ne nuise à la qualité de la recherche. Je voudrais aussi qu’ils tentent de se faire entendre, et qu’ils expliquent les faits, qu’il attaquent les mensonges sur lesquels les pseudo-arguments qu’on leur oppose sont construits (je note seulement maintenant que je me suis quelque peu départi de mon légendaire flegme…).

En tous les cas, gardons à l’esprit que, comme le montrent ces chiffres, des efforts ont été faits et ont porté leurs fruits. Il est peu probable que la direction prise se mette à changer maintenant. La question que je pose va vous sembler orientée, mais, que vaut-il mieux? Empêcher les chercheurs de travailler, ou reconnaitre leurs efforts et les inciter à poursuivre dans cette voie?

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10 réponses pour le moment

10 réponses à “Expérimentation animale : quelques chiffres et quelques réflexions”

  1. Billet très intéresant, bien étayé, merci !

    24 Jan 2007 à 6:06 pm

  2. kerloen

    En tous les cas, gardons à l’esprit que, comme le montrent ces chiffres, des efforts ont été faits et ont porté leurs fruits. Il est peu probable que la direction prise se mette à changer maintenant.

    Les chiffres prouvent une chose, c’est que l’action extremiste de PETA et ONE VOICE, pour ne pas les citer, est efficace. C’est la pression exercee par ces associations, et la prise de conscience de l’opignon publique qui poussent les pouvoirs publics a durcir la reglementation, pas la subite mauvaise conscience des scientifiques…

    24 Jan 2007 à 10:19 pm

  3. Trop facile de prendre les choses comme ca.

    La plupart des expérimentateurs avec qui j’en ai parlé sont assez amusés par le comportement de ces associations, qui soit ne connaissent pas la situation réelle, soit la déforment (je penche pour la seconde hypothèse).

    Je pense que l’effet des actions de ces associations est minime, pour ne pas dire nul, dans la prise de conscience des chercheurs. Je rappelle à toutes fins utiles que nous sommes des êtres humains, sensibles et capables d’empathie, et qu’utiliser un animal ne fait plaisir à personne.

    D’autre part, quand je vois les méthodes employées par ces associations (surveillées au même titre que les organisations terroristes), j’ai du mal à leur associer la notion de progrès. Baser un militantisme aussi dur sur des mensonges flagrants, c’est un non-sens total, et c’est aussi n’avoir aucune forme de respect pour les gens qui, parce qu’ils croient en la cause animale, rejoignent une de ces associations.

    D’ailleurs, on remarque très clairement un glissement de cible (je n’en ai pas parlé dans le billet), de l’industrie vers la recherche (avec sur le site de PETA des phrases comme l’industrie cosmétique ne consomme pas tant de viande que ca, de mémoire, ce qui est un autre mensonge). Il est plus facile de taper sur une institution malade et diminuée par ses guerres de clocher que sur un super trust, faut croire.

    Il est étrange qu’aucune des associations n’aie présenté ces chiffres avant (ils sont en accès libre, d’ailleurs, quoiqu’on puisse lire sur leur(s) site(s) internet, sinon comment les aurai-je eu?), in extenso et de manière claire. Pourquoi… pas assez spectaculaire? ou alors parce qu’ils révèlent que l’utilisation d’animaux diminue?

    Au lieu de ca, ils présentent les chiffres de 2001, en donnant le nombre total, sans replacer ca par rapport à ceux des autres années. Ils utilisent de beaux pourcentages, les mêmes dont j’ai montré qu’ils n’avaient de sens que confrontés aux valeurs absolues. La désinformation ne m’amuse pas, surtout quand elle a des relents extrémistes.

    Que ces associations ne pensent pas que l’évolution actuelle est de leur fait. Ce serait terriblement présomptueux de leur part…

    Ah, et puis, mettre leur nom en majuscules ne leur donne pas plus d’importance ni de valeur à mes yeux, n’usez pas votre touche shift pour si peu…

    24 Jan 2007 à 10:36 pm

  4. pour les porcs, on peut aussi penser à leur peau, tres semblable à la notre. En tout cas, peau ou système cardiaque, il n’y a pas d’autres choix que de les utiliser pour tester les biomatériaux facilitant la régénération/réparation des organes. A moins que ces associations préfèrent que l’on teste sur les blessés de la route ?

    25 Jan 2007 à 12:58 am

  5. blop

    bon, en meme temps, un petit mail de menace de mort he hop, t’as un poste au cnrs ! c’est quand meme moins long que de se faire chier a publier…

    pour etre plus serieux (quoique), j’ai pas trop compris la figure 3.

    25 Jan 2007 à 9:17 pm

  6. Ouais, la représentation m’a longtemps embêté, celle que j’ai choisi n’est pas forcément la meilleure.

    Dans le cadran du haut, ce que je vois, à la louche, c’est que (à part les rongeurs), les taux varient peu, ce qu’on pourrait voir comme étant un nombre incompressible d’animaux à utiliser. On voit aussi que la forte variation observée pour l’utilisation des porcs s’expliquait par des valeurs très faibles à la base.

    Même à l’intérieur du cadran du haut, il y a des différences entre les animaux, notamment les amphibiens qui diminuent. J’aurais du les trier et utiliser une échelle log, à la réflexion. Ou alors j’aurais du interdire de commentaire les gens qui remettent mes figures 3 en question. Je vais voir.

    Le cadran du bas est la uniquement pour montrer que le nombre de rongeur est pratiquement égal au nombre total, et que l’ensemble des autres animaux sont en effectif très faible. C’est assez délicat à représenter (disons plutôt que je suis passé à côté)…

    Les menaces de mort, ca ouvre que les portes du CNRS? Pas moyen de trouver une dérogation pour l’INRA ou l’IRD? Bon… on ferra avec (c’est pas allé jusque la, heureusement…)

    25 Jan 2007 à 9:31 pm

  7. blop

    fig 3 haut : on est d’accord (bon t’aurais pu mettre l’annee en absisse mais c’est pas grave)

    fig 3 bas : la c’est assez incomprehensible. Parce que si je lis correctement, les murins representent a peu pres 50% du total. Et il y a une categorie “total” qui represente a peu pres les 50% restant et je ne vois pas ce que tu as voulu dire par la…

    mais tu as le droit d’effacer ce commentaire :-)

    pour les menaces de mort, je faisais allusion au cas redekker

    26 Jan 2007 à 6:41 am

  8. Alors, pour le bas, c’est vrai que c’est discutable. la partie TOTAL représente les murins plus les autres : le but du jeu étant de montrer que les murins sont pratiquement égal au total des animaux utilisés. J’aurais pu ne pas mettre la fraction “TOTAL”, et on aurait eu un modèle murin qui représente presque 100% du total. Comme je l’ai deja dit, mon choix de représentation est critiquable.

    26 Jan 2007 à 9:58 am

  9. kerloen

    binami

    Je n’ai pas pretendu que ces associations avaient un impact quelconque sur la prise de conscience des experimentateurs, ils savent ce qu’ils font en conscience justement, mais sur la reglementation par les politiques, et sur l’opinion publique. Trouver des méthodes d’étude qui évitent de blesser les animaux est un domaine qui m’attire particulièrement, et qui est en plein essor actuellement. A la lumière de ces chiffres, d’ailleurs, il serait malvenu de dire le contraire. Si l’experimentation in vitro commence enfin a se developper, si des moyens financiers y sont alloues, n’est-ce pas un peu du a la pression de l’opinion publique ? du tout, du tout ? Tout cela n’est du qu’a la prise de conscience des gentils chercheurs ?… Et si cette methode d’experimentation vous interesse tant, pourquoi ne pas vous y impliquer totalement ? Mais c’est vrai, finallement qu’a t’on a gagner a defendre les animaux…

    26 Jan 2007 à 10:32 pm

  10. Je reste sur mes positions, l’impact des associations est minime pour ne par dire nul. Principalement parce qu’elles se basent sur des mensonges et présentent des faits biaisés, ce qui les expose au mépris de la communauté scientifique, même si elle poursuit le même but qu’elles.

    Si les associations avaient un tel rôle dans la mise en place de règlementations, il semblerait logique d’en trouver trace sur leurs sites, dans leurs discours. Au lieu de ça, elles s’attachent à ne faire ressortir que le côté négatif, quand bien même il serait marginal, de la situation. Les dirigeants de ces associations sont des extrémistes, surveillés au même titre que des terroristes. Pas des gens qui ont prouvé qu’ils étaient capable de proposer des solutions. Pas des gens avec lesquels on élabore des règlements.

    L’avantage a ne pas expérimenter sur les animaux est évident. Pour les expérimentateurs, qui (ô surprise) sont des humains, utiliser des êtres vivants n’est pas agréable. Malgré, encore une fois, la vision que les associations cherchent à vous en imposer.

    D’un point de vue plus pragmatique, entretenir et soigner des animaux (surtout vertébrés) coute très cher et demande des aménagements conséquents.

    Je compte bien m’impliquer au maximum dans le développement de méthodes qui ne blessent pas les animaux. Même si dans mon cas, c’est assez particulier puisque l’animal est l’objet même de l’étude, et que le refus de le blesser/tuer s’inscrit dans une logique de préservation de l’écosystème (ce qui n’est pas nouveau, on en trouve déja trace dans des papiers qui ont presque 10 ans).

    D’autre part, chaque champ de la recherche possède ses propres méthodes et ses propres problèmes. Dans le cas de l’étude des actions non-autonomes ou ayant lieu à l’échelle d’un organisme (comme, par exemple, la génétique du développement), l’étude sur des animaux est indispensable.

    Pour prendre un exemple en immunologie, si il est vrai que l’utilisation d’hybridomes et d’autres modèles cellulaires (je pense aux co-cultures sur filtre pour l’immunité des muqueuses) a permis des découvertes intéressantes, l’utilisation de lignées de souris a incontestablement permis des percées majeures dans la connaissance des mécanismes d’histocompatibilité.

    On a beaucoup a gagner à défendre les animaux, n’allez pas croire que je ne veux pas le reconnaitre. Au contraire. Mais on a beaucoup à gagner aussi à faire avancer la recherche, et il convient de trouver un point d’équilibre entre ces deux impératifs.

    26 Jan 2007 à 10:59 pm

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