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Université : entre la recherche et l’enseignement

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La recherche, selon le quotidien Le Monde, manquerait de performance, et pas d’argent. C’est un titre qui aura fait user beaucoup d’encre et de salive, pour finalement bien peu. Le sujet étant d’une grande amplitude, nous avons décidé d’en couvrir chacun une partie. Vous pourrez déjà trouver les réactions de Benjamin et Matthieu (sur la valorisation de la recherche), de Tom Roud et de re-Matthieu (sur la place de la recherche dans la campagne présidentielle), et celle de Bertrand Monthubert et Henri Audier (pour le compte de SLR). Etant assez directement concerné par le sujet, ou du moins risquant de l’être dans les prochaines années, je vais me lancer dans une vibrante dissertation sur l’ambivalence des universités : le tiraillement constant entre recherche et formation.

Beaucoup de choses ont été écrites sur les universités françaises. L’image que j’en ai, pour y avoir passé le plus clair de mon temps les quatre dernières années, est bien différente de ce qu’on en voit de l’extérieur. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’Université française à mauvaise réputation… en France ! Il faut dire aussi que nous considérons que sélection = excellence, si la sélection est apparente. Or, la sélection à l’Université (pour toute existante et impitoyable qu’elle soit) est étalée sur plusieurs années.

Nombre d'étudiants par an, sur le premier cycle et le M1D’où, nécessairement, cette impression que la vie d’un étudiant est belle, douce, et insouciante. En fait, pour se persuader du contraire (au moins dans un UFR de Sciences, je ne connais pas la situation en SH et autres), un petit coup d’œil au graphique ci contre peut aider. Il est issu de mon expérience personnelle, d’étudiant d’une petite université (à la situation assez particulière quand on est biologiste, cependant, j’y reviendrai. Les chiffres sont ceux du nombre d’inscrits potentiels par an, c’est-à-dire ceux effectivement autorisés à passer dans l’année supérieure). Cependant, la situation est assez représentative de ce qui se passe dans la fac lambda.

Pas de sélection, dite vous ? Pas officiellement, disons. Mais des effectifs, des taux de réussite, et des commissions de passage chargées de les faire respecter. Certes la sélection subie n’est pas aussi impressionnante qu’en médecine, formelle qu’en école d’ingénieure, spectaculaire qu’en prépa. Elle est simplement institutionnalisée, et même si beaucoup ne la voient pas, elle existe.

Je vais laisser la mes remarques, très générales, sur la sélection et le fait que nous vivions dans un microcosme difficile, exigeant, et peu gratifiant, pour passer à des préoccupations plus immédiates, plus en rapport avec l’actualité de ces derniers jours. L’université manquerait, comme l’ensemble de la recherche, de souffle, de performance. Les universités, justement, sont un peu à part, en ce qu’elles ont une double mission : recherche et enseignement.

La complémentarité entre les deux est forte, et beaucoup d’enseignants chercheurs ne pourraient pas se passer d’enseigner (parce que, dixit l’un d’entre eux et pas des moindres, au moins, des fois, ca marche, c’est pas comme au labo). Mais elle demande de prendre de la distance par rapport au modèle d’une structure qui n’aurait qu’à se concentrer sur des tâches de recherche.

J’ai du mal à croire que la France puisse se permettre d’entretenir 86 universités, proposant toutes un panel très large de filières et de parcours. Il semblerait logique qu’une université exploite son potentiel recherche pour valoriser son enseignement, et finisse donc par se spécialiser. D’ailleurs, les différences de connaissance dans certains domaines, en fin de licence, entre deux étudiants de deux universités différentes, sont fortement corrélés aux thèmes de recherche du laboratoire local.

D’ailleurs, cette optique d’utilisation des compétences des chercheurs pour créer un thème d’enseignement a un avantage fondamental : le retour sur investissement est possible. Un étudiant formé à la maison, qui maitrise le sujet, est plus à même de faire ses stages dans le laboratoire local (auprès de ses maîtres qu’il admire), et d’y rester pour sa thèse.

Que les universités de spécialisent en fonction de leurs compétences en matière de recherche ne signifie pas qu’il faut se fermer aux autres influences. Il n’empêche que ce n’est pas aussi facile quand on est une université située à égale distance de l’INRA, du CEA, d’un campus CNRS, et j’en passe, que quand on est isolé des autres organismes de recherche.

De la même manière, il m’a été beaucoup plus facile de faire de la génétique, de la génomique, et de la biologie structurale en ayant cours à 3 minutes (à pied) du génopole d’Evry. D’ailleurs, si mes camarades de promotion partent faire de la transgénèse et de la bioinformatique à deux pas du centre national de séquençage, ca n’est pas que du hasard.

Tout ca pour dire quoi ? Que les activités de recherche et d’enseignement des universités se recoupent, mais ne se recouvrent pas entièrement. Il existe, et il existera toujours des zones de non-recouvrement entre les deux, qui sont facilement explicables. Il faut, d’un côté, se spécialiser dans un domaine et le bosser à fond pour être performant (c’est la recherche), mais aussi assurer la relève, en formant des étudiants sensibilisés à beaucoup de choses, polyvalents, mais avec des domaines de compétences particuliers ; c’est l’enseignement.

D’ailleurs, le changement d’université en même temps que le changement de cycle est une expérience que je recommande vivement. Ca permet de changer d’optique, et de se lancer dans un cursus avec une approche différente de celle des étudiants qui le suivent depuis plusieurs années, et de revenir sur son parcours passé avec un regard plus détaché, et d’autres références pour comparer.

Au milieu de ces deux impératifs, on voit bien qu’il n’est pas facile pour l’université de réussir des performances totales. Cependant, des performances sur des points précis, qui seront les pierres fondatrices de la renommée de l’université dans un domaine particulier, sont tout à fait réalisable. Et oh surprise, quand les universités jouent le jeu de l’investissement massif dans un domaine, elles attirent nettement plus.

Finalement, dire que l’université manque de performance, ce n’est pas faux. Parce que le système à la française veut voir l’université comme un grand lycée, ou on peut faire de tout, sans sortir de son département d’habitation. J’ai de plus en plus l’impression, l’intuition, que l’université pourrait redorer son blason en prenant deux directions opposées. Soit les gros campus, avec une infrastructure importante, et une bonne visibilité, se permettent de faire un peu de tout (je pense à des universités comme l’UPMC ou Paris-XI Orsay), soit il faut jouer à fond le jeu de la spécialisation, et attirer des étudiants et des chercheurs avertis, qui savent pourquoi ils viennent, et qui de ce fait aideront à dynamiser l’ensemble. Quitte à ce qu’ils fassent quelques kilomètres de plus le matin…

Si ce billet vous a plu, il faut remercier Enro qui m’a suggéré de m’y coller

Ecrit par Timothée

19 jan 07 à 11:07

6 réponses à la note 'Université : entre la recherche et l’enseignement'

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  1. Dans ton billet, je vois des arguments en faveur 1) de laisser les universités se spécialiser dans ce qu’elles veulent ou savent faire 2) regrouper GEOGRAPHIQUEMENT différents poles de recherche et d’enseignement. Je suis bien d’accord :-)

    Matthieu

    20 jan 07 à 5:25

  2. Et vu la double charge des enseignants-chercheurs, faut-il revoir leur méthode d’évaluation ? Car si je ne m’abuse, elle fonctionne comme au CNRS, avec évaluation des résultats de recherche seulement, et rien pour l’enseignement. Un comble !

    Enro

    20 jan 07 à 8:43

  3. @Matthieu : oui, voila, mais si je postais des billets de deux lignes, ca serait moins drôle :)

    Très honnêtement, je ne prône pas une ultra-spécialisation, puisqu’il faut toujours des connaissances transversales, mais une spécialisation sur un domaine de recherche me semble être un bon moyen d’augmenter la performance.

    @Enro, je ne sais pas comment se passent les évaluations. Instinctivement, je suis contre l’évaluation de la recherche, puisque le risque de dévier vers du pilotage est immense…

    Le Doc'

    20 jan 07 à 12:14

  4. Merci pour ce très bon billet !

    ->(parce que, dixit l’un d’entre eux et pas des moindres, au moins, des fois, ca marche, c’est pas comme au labo)

    Comme c’est vrai…

    Sinon, 100% d’accord avec toi. Deux remarques cependant : - tu dis que les grandes écoles sélectionnent violemment. Il faut quand même souligner qu’il y a pléthore de grandes écoles, la plupart des taupins finissent quand même par trouver une école (plus ou moins spécialisée) qui leur convient, et ont au final une formation de qualité et du boulot. D’ailleurs, c’est assez amusant en regard de ton diagnostic sur l’université : les écoles prestigieuses sont très généralistes, les écoles les moins presitigieuses sont plutôt assises sur une niche spécialisée. - j’ai quand même l’impression que d’un point de vue recherche pure, le Génopôle lui-même est un peu isolé car trop loin de Paris (cela dépend peut-être des domaines).

    Tom Roud

    20 jan 07 à 3:22

  5. Bof, le genopole, c’est quand même une structure énorme, avec de très grands noms de la génétique française, l’I-Stem, l’AFM, des boites de biotech qui montent…

    Même si il est loin (40 minutes de Jussieu en RER) de Paris, ca reste une plate-forme qui tourne…

    Le Doc'

    20 jan 07 à 4:17

  6. Université : entre la recherche et l’enseignement

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    22 jan 07 à 11:46

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