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Quand les poissons sautent les barreaux de la Scala Naturae

Avec 14 commentaires (lu 25 fois)

Dans un article paru dans le PLoS biology du mois de décembre, Redouan Bshary explique comment la coopération existant entre Plectropomus pessuliferus et Gymnothorax javanicus est un avantage pour les deux espèces. Ces découvertes remettent en question le fait que la culture soit le propre des primates.

Plectropomus pessuliferus est un mérou, et Gymnothorax javanicus une murène. Ceux qui ont eu la chance de plonger en méditerranée pourront vous confirmer que leur habitat est à peu de choses près le même (sauf que, et c’est important de le noter pour se rendre compte de la subtilité du comportement décrit, le mérou est diurne, et la murène nocturne). Dans la mer rouge, ou a été menée cette étude, les auteurs ont remarqué des comportements intrigants. Les mérous viennent se secouer devant les abris des murènes. Ces mouvements ont un seul objectif : amener la murène à sortir de son trou, pour commencer une chasse en commun.

De manière corolaire, il a été observé que plus le groupe d’individus avait faim, plus le signal est fort. Les deux espèces ont intégré, culturellement, le fait que la chasse en commun est bénéfique pour les deux parties. Quand un mérou a faim, il se dirige vers une crevasse ou habite une murène, lui fait un signe de tête, et ils partent chasser.

A ce comportement déjà hallucinant s’en ajoute un autre, encore plus lourd de conséquences. Les chasseurs ne mâchent pas leurs proies, ils les avalent en entier et ne les recrachent pas. Pourquoi? Simplement parce que garder le contrôle d’une carcasse est de l’aggressive monopolisation : il faut défendre sa nourriture contre d’autres acteurs. Le fait d’exposer une carcasse pourrait créer une jalousie entre les deux partenaires, nuire à la qualité de la chasse, donc aux chasseurs.

Les auteurs font, sur le plan évolutif, une hypothèse extrêmement intéressante : le comportement agressif de monopolisation des carcasses représenterait le principal obstacle a des associations extrêmement efficaces de prédateurs.

D’un point de vue plus large, on notera que l’organisation même de la chasse est différente. Alors que la plupart des chasses coopératives ne sont que des chasses individuelles se déroulant en simultané (c’est à dire que chaque animal utilise la présence de l’autre pour maximiser sa chance d’attraper une proie, c’est le cas notamment des chasses de bonites, ou les oiseaux de surface attrapent les poissons qui sautent hors de l’eau), on assiste ici à la description d’une réelle coopération inter-spécifique, ou les individus chassent ensemble, en jouant le même rôle, et en cherchant une proie adaptée à ce type de chasse. Ce comportement était, jusqu’à présent, réservé à certains chimpanzés.

Comment s’organise cette prédation? Les mérous chassent en pleine eau, et les murènes dans les rochers et les coraux. Dans le cas d’une attaque par un seul prédateur, il suffit de se cacher la ou il ne chasse pas. Mais si les deux attaquent en même temps, aucun endroit n’est sûr. Les chances de capture sont donc maximisées. Mais quatre vidéos valent mieux qu’une page de description (elles sont particulièrement fascinantes) :

  1. Signal de départ
  2. Départ en chasse, après le signal donné par le mérou
  3. Mérou signalant l’endroit ou une proie s’est cachée
  4. Murène s’approchant de l’endroit ou la proie est cachée

Pour mesurer l’efficacité de cette chasse, un petit coup d’oeil au tableau 1 (nombre de captures en solitaire ou en coopération) n’est pas à exclure.

Plus largement, la Scala Naturae est de plus en plus remise en question. Depuis des années, il est courant de considérer que l’homme (Homo sapiens sapiens) se trouve en haut de l’échelle de la nature. Juste en dessous de lui se trouveraient les primates, et en dessous encore, le reste. Et puis beaucoup plus bas, on trouverait les poissons, et autres créatures moins signifiantes.

Au cours des dernières années, on s’est rendu compte que des structures sociales existaient chez plusieurs espèces animales (mon intuition est qu’elles existent chez presque toutes les espèces, mais qu’on passe parfois à côté, ou qu’on les interprète mal, par anthropomorphisme). Et ces structures sont complexes. Les exemples sont nombreux. On pourra retenir la société matriarcale des bonobos, la structure sociale de Tursiops truncatus, et bien d’autres ensembles. Un comportement étonnant que je ne connaissais pas : les femelles hyènes (Crocuta crocuta) dominantes prennent part aux combats pour la lutte de classe à la place de leurs filles.

En ce qui concerne les primates, mon impression générale est qu’on arrive mieux à détecter chez eux des comportements sociaux, dans la mesure ou ils sont morphologiquement plus proches de nous. L’identification de celui qui étudie à celui qui est étudié est plus facile, rendant les observations (peut-être) plus partiales, mais aussi plus faciles (puisque notre propre expérience peut nous servir de répertoire de comportements). Ce n’est qu’une intuition.

Comme le disait Frans BM De Waal dans son commentaire sur cet article, il faut se faire à l’idée que le concept même d’échelle du vivant est faux : la meilleure manière d’approcher l’intelligence animale n’est pas par un classement, ni même par analogie avec notre propre forme d’intelligence, de culture, de code social (tellement différent d’un pays à un autre!). Il faut adopter le regard d’un écologiste, ou d’un évolutionniste, et comprendre les défis à relever, les tâches à accomplir. De ce point de vue, la solution choisie (sélectionnée) au cours de l’évolution par les deux espèces chassant ensemble est hautement intelligente. Géniale, même. Et doit nous forcer à nous rappeler que l’intelligence n’est pas le propre de l’homme.

Sources

Bshary R, Hohner A, Ait-el-Djoudi K, Fricke H (2006)
Interspecific Communicative and Coordinated Hunting between Groupers and Giant Moray Eels in the Red Sea. PLoS Biol 4(12): e431 DOI: 10.1371/journal.pbio.0040431

Ecrit par Timothée

19 déc 06 à 8:35

14 réponses à la note 'Quand les poissons sautent les barreaux de la Scala Naturae'

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  1. Fascinant ! Je trouve que dans ce domaine aussi, les progrès de la science peuvent à terme remettre en cause beaucoup de choses dans nos modes de vie, nos façons de pensée. Quand on voit ce genre d’organisation sociale, peut-on nier l’intelligence animale ? Ne doit-on par réfléchir séreisuement à une éthique vers l’animal ? Comment la concilier avec l’éthique humaine ? Je trouve ces questions “philosophiques” vertigineuses … Par ailleurs, pour reprendre l’expression de Darwin, je pense qu’il y a une certaine grandeur à voir l’homme comme un membre, certes singulier, mais proche de nombreux autres animaux plutôt que de le voir comme le sommet de la création.

    Tom Roud

    19 déc 06 à 2:21

  2. ??? Pourquoi parler de culture ? Que des stratégies de chasse coopérative ait été développées par des espèces, que des signaux complexes soient utilisés, c’est très impressionant. Mais où est la culture ici ? l’apprentissage par les parents aux enfants de nouvelles stratégies mises au point durant la génération précédente ? Il n’y a rien de culturel là-dedans, juste de la génétique. La part “intelligente et communiquante” qui définit vraiment la culture, par rapport aux reflexes innés de la génétique, est bien plus développée dans les stratégies de chasse des loups, par exemple.

    Matthieu

    20 déc 06 à 4:21

  3. Frans de Waal entend culture au sens socially transmitted behavior. Il me semble, justement, que cet apprentissage est culturel, et pas génétique. C’est un phénotype étendu au sens de Dawkins, à mon avis, mais pour dire qu’il s’agit de génétique, il faudrait trouver des mutants déficients pour ce phénotype étendu.

    A mon avis, il s’agit bien plus d’un comportement transmis.

    Le Doc'

    20 déc 06 à 7:42

  4. Quand les poissons sautent les barreaux de la Scala Naturae

    Retrouvez cet article et ses commentaires sur AgoraVox

  5. à l’inverse de ce que tu écris (” mon intuition est qu’elles existent chez presque toutes les espèces, mais qu’on passe parfois à côté, ou qu’on les interprète mal, par anthropomorphisme”), je pense que l’anthropomophisme nous fait voir des structures sociales partout, des singes aux bactéries.

    Ce qu’il nous manque, c’est une echelle de valeur, non pas pour l’intelligence des animaux, mais pour leur degré de socialité : tous les individus vivant à la surface de cette planète communiquent entre eux par un moyen quelconque, entre espèces ou entre semblables. Doit-on pour autant parler de culture, de société et d’intelligence lorsqu’un signal environnemental modifie un comportement?

    Prenons un exemple, l’autoinducteur 2 chez les bactéries, molécule du quorum sensing : il a la propriété de réguler un certain nombre de fonctions, comme la production d’enzymes extra cellulaires, et d’augmenter sa propre synthèse. Ainsi, une bactérie produit de l’autoinducteur 2 qui est “senti” par une autre bactérie (potentiellement d’une espèce différente!), ce qui va déclencher un “comportement” : la production d’enzymes et d’autoinducteur ; le comportement sera donc transmis. Ceci équivaut à la chasse en groupe!

    Ensuite, il n’y a pas d’intelligence dans les comportements reflexes construits par l’évolution, c’est pourquoi Dawkins parle d’horloger aveugle. (”la solution choisie (sélectionnée) au cours de l’évolution par les deux espèces chassant ensemble est hautement intelligente. Géniale, même. Et doit nous forcer à nous rappeler que l’intelligence n’est pas le propre de l’homme.”). Il y a intelligence si chaque poisson “comprend” (le sens premier de l’intelligence) par avance qu’il a intérêt à coopérer, pas s’il agit par pur reflexe (cas d’un comportement génétiquement déterminé, ce que tu suggères en parlant d’évolution).

    Enfin, pourquoi parler de phénotype étendu? que désignes-tu par ce terme? Si tu parles du comportement du mérou, il s’agit du phénotype du mérou ; du point de vue du mérou, le seul phénotype étendu de type “barrage du castor” est le comportement de la murène… Dans la mesure ou le phénotype étendu ne concerne que deux objets, des êtres vivants, je ne crois pas que cette otion soit pertinente ou utile. Autant parler de communication, de coopération, de coévolution…

    Pour démontrer l’origine génétique de ces comportements, rien de plus facile : il suffit d’isoler des mérous et des murènes à la naissance et de les observer. S’ils reproduisent le comportement coopératif, c’est qu’il est inné car ils n’avaient pas d’exemple à imiter.

    Ce serait même la première chose à faire avant de parler de culture. Il existe bien des comportements semblables dans le monde microbien (coopération entre bactérie et bactériophage par exemple) mais certainement sélectionnés par l’évolution, dépourvus d’intelligence et de culture, ou alors ces mots sont vides de sens. Je précise que je ne milite pas pour la supériorité absolue de l’homme, juste contre l’anthropomorphisme.

    Benjamin

    20 déc 06 à 3:06

  6. Après relecture, je précise que je suis convaincu que les singes ont une structure sociale! Le but de ce commentaire était de montrer qu’avec le point de vue développer ici pour les poissons, les mots de culture (non vérifié) et d’intelligence (en fait, celle, apparente, de l’évolution) pouvaient ensuite être appliqués aux bactéries. Si ce devait être le cas, il nous faudrait d’autres mots pour désigner culture et intelligence.

    Benjamin

    20 déc 06 à 3:09

  7. Remarques toute bêtes: il me manque la fin de l’histoire pour m’émerveiller ; les deux poissons chassent ensemble pour manger; comment mangent-ils ensuite ? ensemble ? y a t’il un dominant et un dominé? Ce qui compte finalement, c’est le flux énergétique qui passe de la proie au prédateur : qui en profite finalement ? Le petit tableau chiffré dit simplement qu’ils capturent plus s’ils sont ensemble. Il ne dit pas que les deux espèces en profitent à égalité.

    Jean Pierre Jacob

    20 déc 06 à 3:38

  8. @Benjamin:

    Je pense que la notion d’échelle est complètement hors de propos. Si il y a diversité, elle n’est pas verticale, mais horizontale. Y compris pour leur degré de socialité : il est presque certain que ce degré sera adapté à leurs besoins. Comme ton exemple des bactéries l’illustre très bien, d’ailleurs : elles émettent des signaux relatifs à leur survie. D’ou une vieille idée de lancer un module d’ouverture de sociologie bactérienne en licence, personne n’avait eu l’air d’apprécier, sur le coup… étrange…

    Je n’irai pas jusqu’à dire que l’évolution à conditionnée entièrement le comportement. Il me paraitrait logique qu’il y ait une part de réaquisition à chaque nouvelle génération. Donc transmission, etc…

    Pour démontrer l’origine génétique de ces comportements, rien de plus facile : il suffit d’isoler des mérous et des murènes à la naissance et de les observer. S’ils reproduisent le comportement coopératif, c’est qu’il est inné car ils n’avaient pas d’exemple à imiter.

    Le biais méthodologique est évident! Isoler les individus, c’est les couper de _toutes_ leurs acquisition sociales. Le fait de caractériser des mutants est une approche plus génétique. Ceci dit, puisque je pense que ce comportement n’est pas uniquement génétique, je doute qu’on trouve un gène de la coopération chargé de régler ce comportement.

    @Jean-Pierre :

    Il semble que cette association soit mutualiste : une relation gagnant-gagnant. Si il y avait un dominé dans l’histoire, je doute qu’il perde son temps à s’engager dans un comportement coopératif avec un rival potentiel. Même si le mérou et la murène, de part leur anatomie qui conditionne leur terrain de chasse, ne sont pas strictement en compétition.

    Le Doc'

    20 déc 06 à 6:20

  9. Si tu isoles un mérou et qu’il reproduit le comportement, alors celui-ci est inné, donc à base génétique. S’il ne le reproduit pas, tu peux commencer à te poser des questions sur la méthodologie (’approche génétique induit bien plus de biais). En plus, il ne suffit pas que tel caractère ” paraisse logiquement” transmis culturellement, il faudrait le prouver ou le réfuter.

    La notion d’echelle me paraît indispensable pour que les mots “culture” et “intelligence”, même s’ils ne sont pas le propre de l’homme, gardent un sens .

    Benjamin

    20 déc 06 à 7:05

  10. Il me semble qu’isoler un mérou, donc le priver de toute forme de stimulation sociale induit un biais bien plus grand qu’une approche génétique… Intuitivement, en tout cas.

    Le Doc'

    20 déc 06 à 7:09

  11. Peut être ; il est difficile de se glisser dans la peau d’un mérou, qui, il me semble, est moins social qu’un mammifère. ce que je voulais dire, c’est que l’expérience mérite d’être tentée, car SI le mérou isolé à la naissance reproduit un comportement de coopération avec la murène, cela implique que ce comportement est génétique, car il n’a pas pu l’apprendre! Une excellente raison de faire l’expérience!

    L’essentiel de mes commentaires portent néanmoins sur la prudence à observer lorsque l’on parle de culture ou d’intelligence.

    Benjamin

    20 déc 06 à 10:04

  12. Doc : qu’est ce qui te fait dire que c’est un comportement transmis par la culture ? Les mérous et les murènes ne vivent pas en communauté, et ne passe pas une seule seconde avec leurs parents, pas vrai ? Ensuite, si c’est un comportement “appris” ou “réfléchi”… je pense que ca serait dur à tester, mais que l’hypothèse la plus vraissemblable reste celle de comportements innés, génétiques.

    Matthieu

    21 déc 06 à 3:13

  13. La discussion sur le caractère culturel (ou pas) du comportement est tout à fait intéressante, mais (excuse-moi) la référence à la Scala Naturae est à côté de la plaque ! La Scala Naturae remonte à Aristote. On y croyait encore au Moyen Age mais Linné savait déjà que c’était faux ! Alors quand tu dis “Plus largement, la Scala Naturae est de plus en plus remise en question…” c’est un peu comique.

    C’est comme si tu disais : “ces derniers temps, les astronomes doutent de plus en plus de la platitude de la Terre”… Certes.

    dvanw

    6 fév 07 à 10:34

  14. hotel della fonte

    Quand les poissons sautent les barreaux de la Scala Naturae

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