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Qu’est-ce qui est naturel?

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La question est légitime… Quelles variations d’un écosystème sont imputables à sa variabilité standard, et lesquelles sont dues à l’activité humaine? Cette question trouve son application dans la biologie de la conservation, c’est à dire, pour faire simple, le domaine de la biologie qui vise a ne pas peupler d’avantage la salle des espèces disparues du MNHN. C’est en se posant cette question que Kathy Willis (Long-term ecology laboratory, Oxford University) et J. B Birks ont publié dans le Science du 24 novembre une review intitulée What is natural? The Need for a Long Term Perspective in Biodiversity Conservation.

Les facteurs susceptibles de modifier un écosystème sont nombreux, et on pourra compter notamment l’invasion par des espèces non-endémiques, la dégradation du terrain (feux de forets, effondrements,…), et bien sur les changements climatiques. La plupart des évaluations de l’impact de ces évènements se basent sur des données à court-terme, ou dans le meilleur des cas sur des images satellite permettant de revenir quelques années en arrière. De ce fait, il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer les influences de la variabilité naturelle[1] de la variabilité causée par les éléments extérieurs. L’étude de Willis, qui est en fait une review[2], montre comment il est possible d’utiliser les données issues de la paléoécologie pour se placer dans une perspective temporelle plus vaste, et aboutir à une vision à long-terme de la gestion de la biodiversité.

Avant de nous plonger dans la review, rappelons nous qu’il faut, en biologie, se placer dans une échelle de temps assez complexe. D’un côté, nous avons le temps écologique, et de l’autre le temps géologique[3]. Le temps écologique est celui que nous pouvons appréhender, à l’échelle de quelques générations. Le temps géologique, en revanche, est celui du monde minéral, ou l’unité de temps est le million d’années, voire plus. A l’heure actuelle, beaucoup d’études de biologie de la conservation se placent dans une échelle de temps écologique, puisque c’est celle qui correspond à l’écosystème. Avoir une approche qui prenne en compte les variations sur un plan géologique permet d’affiner le jugement et l’évaluation des résultats.

Les données fossiles dont nous disposons s’étendent sur une échelle de temps de 10 millions d’années. En revanche, sur l’ensemble des articles parus sur la biodiversité depuis 7 ans, aucun n’utilise de données remontant à plus de 50 ans avant sa date de parution. Pourquoi ce manque d’utilisation de données aussi riches? Parce que, comme le précisent les auteurs, ces données sont souvent jugées par la communauté comme étant trop descriptives et imprécises, et donc d’une pertinence faible en regard de la situation actuelle. Pour autant, les données paléoécologiques ne sont pas complètement mises à l’index, et certaines études ont su en tirer parti. Ces critiques contre la validité des données sont d’un autre âge, et étaient éventuellement valables il y a 30 ans. Les méthodes modernes permettent d’obtenir des résultats exploitables, avec une résolution spatiale et temporelle suffisante.

Que nous apportent ces études? Qu’il est important de se replacer, rapidement, dans un contexte de long-terme, pour mettre au point des stratégies de conservation à la surface d’une planète qui change de plus en plus rapidement. Mais surtout, dont le changement est dû au moins en partie à la presque omniprésence de l’homme[4]. Les auteurs, sur ce point, citent l’exemple du diagramme polinnique d’une ile des Acores, et son évolution depuis le stade pristine[5] jusqu’à aujourd’hui. On y voit très clairement une diminution du nombre d’arbres, par rapport aux autres espèces végétales.

Pour aller plus loin encore, l’article nous montre l’évolution du taux de charbon sur les 9300 dernières années, dans une foret cambodgienne. L‘input[6] actuel est le plus faible jamais mesuré. Or, cette constatation va à l’encontre des politiques de conservations appliquées dans cette régions, qui tendent à supprimer l’utilisation du feu par les populations locales.

Pour conclure, les auteurs nous rappellent que la gestion de la nature, et la biologie de la conservation, sont fortement concernées par le présent, et de plus en plus par le futur. Il nous faut utiliser les leçons du passé pour appréhender et prévoir une réaction à ce futur encore incertain. Cependant, les outils ne sont pas encore complètement adaptés, puisque plusieurs études pourraient être faites, qui apporteraient un éclairage important : l’étude paléoécologique des zones avec une très forte biodiversité, un affinement de la taxonomie fossile, qui donnerait aux fossiles découverts plus de valeur, une étude des données paléoécologiques en terme de santé de l’écosystème. Enfin, il est nécessaire que la communication soit efficace entre paléoécologistes et biologistes de la conservation, afin de corréler des jeux de données avec un but commun, mais qui sont mystérieusement maintenus à l’écart.

Le temps est venu pour les deux disciplines[7] de coopérer plus étroitement, afin de développer un agenda de la préservation de la biodiversité, disent les auteurs en conclusion. Puissent-elles être entendues!

Tous mes remerciements à Kathy Willis pour m’avoir fait parvenir une copie de cette étude si peu de temps après sa parution.

What Is Natural? The Need for a Long-Term Perspective in Biodiversity Conservation
K. J. Willis, et al.
Science 314, 1261 (2006);

Notes

[1] rien n’est figé dans le monde du vivant

[2] c’est à dire une analyse de plusieurs études précédentes

[3] Stephen Jay-Gould en parle amplement au début de l’éventail du vivant

[4] ce qu’on appelle entre nous l’anthropisation

[5] entièrement vierge

[6] ajout de nouveau matériau

[7] NdA : Biologie de la conservation et paléoécologie

Ecrit par Timothée

27 nov 06 à 12:29

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