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Du droit des animaux au terrorisme : précisions et éclaircissements

Un commentaire (lu 30 fois)

Quelques échanges plus ou moins agités plus tard, et suite a une réaction particulièrement intéressante, je me sens forcé de faire un petit retour en arrière sur mon précédent article.

Tout d’abord, je ne suis pas un super spécialiste en neurosciences, loin s’en faut. C’était par contre le sujet des recherches des scientifiques dont je parlais dans mon article. C’est aussi un des domaines de la recherche ou l’utilisation du modèle animal, notamment chez les primates, est la plus fréquente. Ceci étant dit, il est temps d’attaquer…

Les questions/réponses

A quoi servent les singes en neurosciences ?

Le principe de l’expérimentation sur des singes, c’est d’avoir un modèle proche de l’humain qui ne soit pas un humain. OK, c’est de l’anthropocentrisme pur et dur. J’avoue que je ne saisis pas forcément la raison de tout ca, mis à part le fait assez évident que chaque société, chaque espèce, place la survie de ses propres membres en tête de ses considérations. Est-ce à dire que c’est éthiquement justifiable? Disons que ca rentre dans le cadre de l’instinct de survie…

Quel est la nécessité de leur ouvrir le crâne, à vif ?

Dans la plupart des cas, il s’agit de regarder la réaction du cerveau, tout au moins de certaines de ses zones, à un stress[1]. Si on veut regarder l’activation de zones spécifiques du cerveau, l’ouverture n’est d’aucune utilité. Il existe des techniques d’imageries spécifiques, tout à fait efficace, comme par exemple le PET-scan (tomographie à émission de positons). Par contre, si on veut regarder des mécanismes au niveau cellulaire (au hasard, ce sur quoi je bosse en ce moment, l’accumulation de récepteurs aux neurotransmetteurs dans la membrane post-synaptique), il faut avoir recours à des cellules, voire des tissus. Le prélèvement est nécessaire.

Ceci dit, on commence en général l’étude sur un modèle de cellule, puis on élargit à une culture primaire, et si tout se passe bien, on confirme par une étape in vivo, sur un prélèvement de tissu. Pour info, l’étude sur laquelle je bosse en ce moment, qui est une étude vraiment importante au niveau de ce qu’elle a permis comme découvertes, à nécessité moins de 10 souris, et pourtant c’est une étude de neurosciences.

Le recours à l’ouverture du crane n’est donc pas systématique.

Pour trouver quoi ?

Très bonne question… Principalement pour faire des prélèvements de tissus, mais je ne suis pas spécialiste en singes… Et je ne connais personne qui le soit.

Qu’est ce qu’on teste sur ces singes ?

Tout dépend du labo dans lequel on se trouve. Tout d’abord, les singes ne sont pas spécifiquement utilisés en neurosciences. Ils sont aussi utilisés par les équipes de pharmacologie, puisque nos organismes sont proches. On peut mettre en évidence des mécanismes fondamentaux (quoique les fondamentaux étant en général bien conservés, on peut aussi travailler sur la drosophile ou la souris), ou faire du drug-testing, c’est à dire essayer une nouvelle molécule médicament.

Pour reprendre ce qui m’a été dit, non, l’ouverture de la tête des singes n’a pas pour but de soigner l’Alzheimer, mais on peut essayer, en expérimentant sur des animaux, de comprendre les mécanismes mis en jeu. Ceci dit, les derniers travaux sur la dégénérescences que j’ai lu portaient principalement sur des mouches ou des souris. L’utilisation des primates se fait plus quand on teste de nouveaux médicaments potentiels.

Ces (très bonnes) questions étant un peu éclaircies, je me propose de faire un petit…

Retour sur l’article

Plus on remonte l’arbre phylogénétique vers notre propre position, plus on s’identifie à l’animal. Jusqu’à rendre floue la frontière qui nous sépare de lui.

Effectivement, on peut aussi faire le choix de redescendre cet arbre, jusqu’aux insectes, mais pourquoi s’arrêter la? Si on redescend encore, on va bien croiser quelques plantes, quelques bactéries, que sais-je encore. Au final, si on continue cette mise en abime perpétuelle, on en revient à la conception théorique assez amusante de LUCA, le dernier ancêtre commun unicellulaire (on aurait pu dire que c’est le premier, mais il aurait fallu l’appeler FUCA, ce qui, phonétiquement, prête à confusion…).

Je me permet d’amener deux éléments d’information, puisqu’on parle de vivant.

  • Les caractéristiques du vivant, communément admises, sont : Nutrition, Reproduction, et Information autonomes (”exit”" les virii)
  • Pour John Maynard-Smith et Eörs Szathmàry, l’évolution s’est faite en huit transitions majeures
    • Trois sont très moléculaires
      • Des molécules réplicantes à une population de molécules dans un compartiment
      • De réplicateurs indépendants aux chromosomes
      • De l’ARN comme gène et enzyme à l’ADN et aux protéines (code génétique)
    • Trois sont cellulaires
      • Des procaryotes aux eucaryotes
      • Des clones asexués aux populations sexuées
      • Des protistes aux animaux, aux plantes, et aux champignons (différenciation cellulaire)
    • Les deux dernières sont sociales
      • D’individus solitaires aux colonies (castes non reproductrices)
      • Des sociétés de primates aux sociétés humaines (langage)

Lorsque j’ai lu la huitième pour la première fois, j’ai bondi. Je l’ai trouvé d’un anthropocentrisme achevé… A la réflexion, c’est pourtant loin d’être faux. Certes, il existe des modes de communication très diversifiés au sein du vivant (dans le monde animal certes, mais n’oublions pas que les plantes, et même les bactéries discutent le soir au coin du feu). Par contre, notre langage est effectivement une caractéristique de notre espèce (on rentre dans un domaine qui s’approche plus de la philosophie que de la science, ou alors qui est la synthèse des deux), et peut-être considéré comme “la” frontière qui nous sépare (même si pour moi il s’agit de la différence qui ne nous relie pas, question de point de vue)

Ceci étant dit, il n’est évidemment pas raisonnable de “justifier” la supériorité de l’homme par ce moyen. D’un point de vue comme celui de Stephen Jay Gould, l’apparition et le maintien de notre espèce est une erreur dans l’erreur[2].

He bien, pourquoi les scientifiques n’experimentent-ils pas sur les humains ?

Existe t’il seulement une réponse à cette question? Il s’agit probablement de mettre la “barrière de l’espèce” entre le sujet d’étude et nous. N’oublions pas que l’expérimentation humaine existe aussi, dans les phases finales d’un test. Par ailleurs, en parallèle au travail sur des animaux, il arrive que des analyses soient menées sur du tissu (ou sur des fluides corporels) humain.

Ceci dit, quand des personnes du niveau de fanatisme de Vlasak se mettent à parler d’expérimentation humaine, ca a tout de suite des relents de Heim, Mengele et consorts. Le fait qu’il parle des junkies californiens est hautement révélateur. Après tout, c’est bien la lie de l’humanité, comparé à lui, le brillant docteur en médecine? (j’ai une admiration débordante pour ce type)

Pourtant, que penser des videos, vu, revu, et rata vu avec des expérimentateurs fort heureux de leur travail, riant à tour de blagues, et pour une part, “finissant” leur cobaye à coup de “tout-ce-qu’ils-ont-sous-la-main” ?

L’appel au meurtre est malheureusement interdit par la loi. Il est dommage que certaines personnes utilisent ces images pour créer la confusion, et pousser les gens à faire l’amalgame entre chercheurs et bourreaux. De la même manière qu’on veut nous faire croire que islam = terrorisme. D’autre part, il me semble que des militants d’un groupe de libération des animaux avaient mis en scène ce genre de pratiques, pour justifier la radicalisation de leur mouvement. J’essaierai de retrouver l’article…

Dans ce type d’article, j’aurais aimé trouver un questionnement sur la “pression populaire” devant une branche du système sur laquelle elle ne possède aucun contrôle !

Tout a fait exact, et je parlais justement l’autre jour de la “peur de la science”. A toutes fins utiles, je rappelle que les DR (directeurs de recherche) ont une dizaine, ou plutôt une quinzaine d’années d’étude derrière eux, et encore le même temps passé dans un labo. Remplacer leur expertise par un “contrôle citoyen”, c’est du populisme, et c’est la mort de la recherche.

Ceci dit, je suis le premier a déplorer le manque de communication. Ou alors, elle est particulièrement mal faite. Je m’explique. Allez voir au MNHN, et regardez bien le loup. Regardez la position agressive, les yeux rouges sang, les dents pointues… Vous avez vraiment envie de protéger un tel monstre?

Ce qui manque, c’est évidemment des concertations fréquentes entre le monde de la recherche et le monde des hommes. Je ne parle pas de grand-messes comme le téléthon, par exemple, mais de vraies rencontres et vrais débats. J’ai eu la chance, pendant mes études, de suivre des cours d’épistémologie, donnés par Jehan-François Desjeux, titulaire de la chaire de biologie du CNAM. Il avait fait partie des organisateurs de la “consultation citoyenne” sur les OGMs, qui avait pour intention de faire de “citoyens lambda” (sans visée péjorative aucune) des ambassadeurs de l’information. Dommage que les suites n’aient pas été données. Le débat sur les OGMS est devenu l’impossible débat. Les concepts ont été récupérés, et les arguments rationnels peinent a trouver des oreilles attentives.

Tu parles aussi d’embryologie, mais, ou va mener l’embryologie ? À un débat sur les cellules souches ? Et combien d’animaux va t on cloner avec pour résultat un “échec” avant de tester sur les humains ?

J’ai parlé d’embryologie sur divers forums pour mettre en lumière le fait qu’en certaines occasions, si on veut comprendre un mécanisme fondamental, il faut avoir recours à l’expérimentation animale.

Ceci dit, puisqu’on arrive à la question des cellules souches, j’avais assisté aux journées de l’éthique organisée à l’UEVE. Avait eu lieu, entre autres débats, une conférence sur les enjeux éthiques du clonage thérapeutique. La lecture de la transcription peut en intéresser quelques-uns.

A quoi cela va t’il nous mener? Malheureusement, a de plus en plus de choses comme ca, que je n’accepte pas. Mais aussi, potentiellement, à des choses comme l’ouverture du laboratoire IStem sur le campus Genopole.

une partie des gens arrivent à s’en sortir !!!!! Que ce soit des ralentissement de sclerose en plaque, des guerisons de Cancer, des Guerison d’anevrisme … les faits sont là !

D’où proviennent ces guérisons ?
Alors que l’ouverture des boite crâniennes de singes n’a encore rien donné !

Oui mais statistiquement, quel pourcentage est-ce que ces “faits” représentent? Il ne faut pas attendre de miracles, ca reste des phénomènes marginaux par rapport à la dure réalité. D’autre part, il y a eu des résultats, des débouchés… Mais a moins de lire les revues spécialisées, il est très difficile d’en être tenu informé (j’avoue moi même que je me contente de lire les gros titres de quelques revues, à savoir Science, Nature, et PNAS).

Les gens pourront affiner leur point de vue (je ne parle pas de modification, et contrairement à ce qui a été dit, je ne pratique pas le lavage de cerveau) à partir du moment ou on aura une communication scientifique correcte.

Je pense que tu peux être porteur, ou tout au moins véhicule, d’une façon de faire de la science sans pour autant transformer les labos en boucherie !

Merci, et je l’espère aussi. Il faut savoir que de plus en plus de gens, dans la communauté scientifique, veulent minimiser l’utilisation des animaux. Elle est le plus souvent réduite à son minimum, et c’est extrêmement encourageant. On peut, et on doit développer des méthodes pour éviter le recours systématique à l’utilisation des animaux.

Mais ce n’est pas en faisant démissionner les chercheurs à coup de cocktails molotov qu’on va y arriver…

Notes

[1] un stress devant être pris au sens, par exemple, d’un traitement médicamenteux, ou de l’exposition à un milieu différent

[2] in L’éventail du vivant (ISBN 2020490935) ?

Ecrit par Timothée

29 oct 06 à 12:08

Une réponse à la note 'Du droit des animaux au terrorisme : précisions et éclaircissements'

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  1. Une réaction assez intéressante de Enro sur l’utilisation des maths par certaines associations :

    http://www.enroweb.com/blogscien...

    Le Doc'

    3 nov 06 à 9:27

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